Que faire, au moment où le régime des mollahs vacille sous les bombes ? Regarder, h/24, un peu hébété, les nuages de fumée noire qui se succèdent sur les écrans de nos télés ; écouter les anciens généraux qui se succèdent aussi ; essayer de mémoriser, à s’en faire péter les neurones, les différents types de missiles ?
J’avais mieux : essayer de comprendre. D’accord, mais comprendre quoi ? Comprendre comment et pourquoi c’est en train de finir sous nos yeux de cette façon – peut-être pas, d’ailleurs, il n’est même pas sûr que ce soit fini (c’est ce qu’on répète sur les plateaux télé). Mais pour comprendre la fin, ou le début de la fin, il faut d’abord essayer de comprendre comment et pourquoi ça a commencé. Comment faire, et que dire, quand on n’est jamais allé en Iran, et qu’on n’y connaît rien, ou presque ?
J’avais été alerté quelques jours plus tôt, avant même l’offensive israélo-américaine qui se faisait attendre – suspense insoutenable –, par une série de deux articles du Figaro, signés Guillaume Perrault, sur l’attitude des intellectuels et des journalistes français lorsque la révolution islamique iranienne triomphait, il y a donc 47 ans. En gros, complaisance, voire plus, à gauche ; méfiance, voire plus, à droite, ou plus exactement, à la non-gauche (les « fachos » d’aujourd’hui). Erreur ici, clairvoyance là : classique.
Étaient cités dans cet article Claire Brière et Pierre Blanchet, les envoyés plus ou moins spéciaux de Libération à Téhéran, Libération où je sévissais à l’époque (que quelqu’un, j’ignore qui, me pardonne !), et qui n’a pas grand-chose à voir avec le Libération d’aujourd’hui (sur certains points, question wokisme, terme qui n’existait pas encore, c’était pire ! (note de l’auteur)). Et je me souviens d’une empoignade homérique en comité de rédaction, à leur retour. Claire et Pierre en prenaient pour leur grade. Leurs articles n’étaient pas clairs ; on n’y comprenait rien car ils n’avaient rien compris, leur hurlait-on dessus. Déjà en décembre, Serge July avait appelé Claire pour la tancer : « Claire, on en a marre de tes curés ! On veut savoir qui est la gauche et qui est la droite ». Serge July, le « centralisateur » en chef (on n’osait pas encore dire « directeur », ça faisait trop « droite ») a pris sur ces entrefaites leur suite à Téhéran en montant dans l’avion de Khomeiny. Sitôt Khomeiny au pouvoir et les millions d’Iraniens qui l’acclament, on allait enfin voir ce que comprendre voulait dire dans son esprit. Il n’en avait plus marre des curés. Il titra son papier d’envoyé pour le coup très spécial : « Iran : le chiito-socialisme des khomeinistes. » C’était plus clair en effet. Limpide même. Un peu trop, peut-être.
Et Claire et Pierre furent virés de Libé. Mais Claire ? suis-je donc allé lui demander presqu’un demi-siècle plus tard (retrouvailles émouvantes ; son mari Pierre Blanchet a sauté sur une mine pendant la guerre en Yougoslavie), mais Claire, que diable étais-tu allée faire dans cette galère iranienne, puisqu’à Libé tu t’occupais d’écologie ? Justement, raconte-t-elle, elle s’occupait d’écologie, et donc de pétrole et de marées noires, et donc du pétrole iranien. Et c’est ainsi que des opposants iraniens au régime du Shah lui proposent d’aller enquêter sur place, à Téhéran et de l’héberger. Une aubaine, car Libé, à l’époque, était passablement fauché. C’est donc ainsi, début 1978, que débarque en Iran notre Tintin en jupon et bientôt, par obligation professionnelle, en tchador. La révolution n’a pas encore commencé, mais règne sur la capitale et le pays une effervescence palpable. Le pétrole, comme centre d’intérêt de Claire, s’éloigne. Des intellectuels ont écrit une lettre au Shah, une lettre très respectueuse s’adressant à sa « majesté » et lui demandant un peu plus de liberté. Des avocats aussi ont écrit leur lettre réclamant un peu plus de droits pour leurs clients.
Téhéran n’est pas une belle ville, dit Claire. Et elle est organisée ainsi : au Nord, sur les hauteurs, là où l’air est plus frais, les quartiers résidentiels ; on descend vers le Sud, on traverse de grandes, trop grandes avenues puis le Bazar, et plus on va vers le Sud, plus il fait chaud, plus on étouffe, et plus les quartiers sont pauvres, jusqu’aux limites du désert. Ça, c’est pour la géographie physique. Pour celle des esprits, elle se cartographie grâce aux femmes, déjà. Du Nord au Sud aussi : cheveux au vent, simple foulard, épais tchador. Un jour, étant au Nord de Téhéran avec des interlocuteurs, raconte Claire, arrive une femme avec un fichu noir sur la tête. Panique chez les interlocuteurs : cette femme risque de les compromettre car le foulard noir est un signe clair d’opposition au Shah. Et la SAVAK, sa police politique, est partout. Sa mauvaise réputation aussi, d’ailleurs, qui court jusqu’en Europe, où SAVAK est synonyme de cruauté. Donc, un simple foulard sur la tête au Nord, c’est une provocation, car le Shah, dans sa course à l’occidentalisation, cherche à désincarcérer les femmes ; ne pas porter de tchador au Sud, c’est aussi une provocation, la même inversée. Sauf que là ce n’est pas la SAVAK qui réprime : c’est tout le monde. Peut-être pire. Quand la poussière soulevée par les bombes retombera, cette géographie des esprits iraniens aura-t-elle changé ? Là réside sans doute une partie du problème ; comme partout dans les pays musulmans, d’ailleurs, on l’a vu pendant le « printemps » arabe d’où sortirent bien peu de fleurs… fanées par l’islam, ou carrément arrachées par l’islamisme.
Mais ce n’est pas encore l’islam qui préoccupe le monde en 1978. C’est le communisme réifié de l’Union soviétique. Le monde d’alors est en guerre. Froide, d’accord, mais en guerre quand même : monde libre vs communisme. La question qui se pose au monde libre « guidé » par les États-Unis est celle-ci : jusqu’où soutenir, ou même installer, des régimes aux pratiques dictatoriales, certes, mais alliés par leur anticommunisme ? L’Iran du Shah, avec sa SAVAK d’un côté et sa sourde résistance religieuse de l’autre, plus les classes moyennes au milieu, plus son parti communiste puissant mais interdit, fait partie de ce problème, d’autant qu’il a une frontière commune avec l’URSS. Une équation que le nouveau président des États-Unis, le démocrate Jimmy Carter, tentera de résoudre autrement que son prédécesseur républicain Gerald Ford. Je me souviens que l’élection de Carter était attendue à Libération avec autant de ferveur que l’est la venue du messie (on n’a retrouvé une telle ferveur qu’avec Obama). Et il ne décevra pas ces attentes : priorité aux droits de l’homme, décrète-t-il. Une priorité qui déstabilisera le Shah. Ce faisant, il a contribué à jeter notre monde dans la gueule de l’islam, qui ne veut connaître d’autre droit que celui de son Allah. Depuis, on se débat comme on peut… En ce moment même.
Avant d’atterrir à Téhéran, Claire a potassé son chiisme. Elle est même partie avec le livre d’Henry Corbin sous le bras, « En Islam iranien ». Issu d’un schisme majeur dans l’islam découlant de la guerre de succession qui éclata aussitôt après la mort de Mahomet, en 632, il est majoritaire en Iran et d’ailleurs aussi en Irak, mais minoritaire et méprisé dans le reste de l’islam, c’est-à-dire l’immense majorité. Le chiisme a subi au fil des siècles des défaites militaires sévères infligées par les sunnites, en particulier lors de la bataille de Kerbala (aujourd’hui en Irak) en 680. De ce fait, il entretient depuis 1 400 ans une grande ferveur pour le martyre. Il est organisé, contrairement au sunnisme, tout le monde le sait maintenant, autour d’un clergé hiérarchisé. Tout le monde le sait car le chiisme à la sauce Khomeiny, un peu plus proche du sunnisme, est bien connu de l’Occident depuis son arrivée au pouvoir, mais l’était beaucoup moins il y a un demi-siècle. En avril 1978, Claire veut absolument rencontrer le plus haut dignitaire religieux en Iran, l’ayatollah Shariatmadari (Khomeiny est encore en exil en Irak). Avec moult précautions et mots de passe, on l’emmène à Qom, entchadorée des pieds à la tête et plus encore car le tchador était trop grand pour elle et elle se prenait les pieds dedans, et finalement la voici en face de l’ayatollah. Celui-ci distribue devant elle les plus grandes libertés pour tout le monde, individus et minorités. À la question : et les femmes ? elle n’obtiendra que cette réponse sibylline : le paradis est sous les pieds de la mère… Exaltant.
Shariatmadari est l’ayatollah qui aurait sauvé la mise, ou plutôt la tête, de Khomeiny en 1963. Reza Palhavi, déjà sur le trône après son père, entend « ataturker » l’Iran et lance pour ce faire un train de réformes destinées à moderniser, ou occidentaliser, comme vous voulez, le pays (par exemple en instituant le droit de vote des femmes). Révolution dite « blanche » à laquelle s’oppose de toutes ses forces un certain Khomeiny. Il avait épousé en 1929 une petite fille de 13 ans, alors le droit de vote des femmes, hein… Le shah aimerait bien le faire condamner à mort, pour en finir, et c’est là que Shariatmadari intervient, du moins c’est ce que raconte la légende : in extremis, il fait de Khomeiny un « grand » ayatollah. Et alors ? Alors la constitution de 1906 interdit de condamner à mort un « grand » ayatollah : sauvé par le gong. Vrai ? Faux ? Peu importe. C’est à des épisodes comme celui-ci, vrais ou fantasmés, qu’on mesure l’emprise de la religion sur le pays.
Une emprise qui continue à bas bruit. Cette histoire de titre de « grand » ayatollah quasiment usurpé ressort en janvier 1978 dans un journal qui met en doute les compétences religieuses de Khomeiny. Manifestation de « clercs » indignés. Répression, morts. Et puis encore des affrontements sporadiques, et quelques morts. Claire est revenue à Paris, a publié trois doubles pages sur l’Iran, la dernière consacrée à la faiblesse de l’opposition. Faiblesse peut-être, mais elle sent quand même la tension monter. Après les 40 jours du deuil chiite, plus le ramadan, plus les grandes chaleurs, ça va péter, prévoit Claire. Là-dessus, Nouvelles Frontières ouvre les premiers vols low cost. On l’a dit, Libération est un journal de fauchés. C’est pourquoi elle saute sur l’occasion et repart avec son mari et collègue Pierre Blanchet. Ils s’installent comme ils peuvent à Téhéran, dans un « gourbi », dit-elle. Avec des consignes très strictes : le téléphone est interdit. Trop cher. Il faut taper les articles au télex archaïque de la grande poste. Jusqu’à ce qu’elle brûle…
Et en effet, ça monte. L’agitation gagne plusieurs villes. Ispahan est en état de siège, et l’incendie d’un cinéma à Abadan, dans le Sud, déclenche un véritable traumatisme. 400 morts. Des femmes et des enfants. Toutes les portes étaient bouclées. Qui a foutu le feu et fermé les portes ? La rumeur se répand : la SAVAK évidemment ! Le Monde compare immédiatement cet incendie à celui du Reichstag : ce serait l’œuvre diabolique de la SAVAK. Aujourd’hui, Claire dit : « Or ce n’était pas la SAVAK, c’étaient les Khomeinistes. Ils n’ont pas hésité à brûler leur propre population pour pouvoir accuser la SAVAK. »
L’état de siège est instauré à Téhéran. Ça n’empêche pas les manifestations. Le 9 septembre 1978, l’armée tire. Combien de morts ? Pour essayer d’y voir clair, Claire (pardon) court de morgues en hôpitaux. Moins d’une centaine, dit-elle. Peut-être cinquante. Les tirs sont sporadiques. Des militants, des manifestants répètent qu’on compte les morts par milliers. Et c’est en effet ce que la presse, dont Libération (sans en référer à Claire), publiera. Deuxième mensonge.
Encore un mensonge : une rumeur se répand comme une traînée de poudre : ce sont les Israéliens qui ont tiré, pas l’armée ! Des musulmans ne tirent pas sur des musulmans.
Les manifestations grossissent et tout se délite. Au téléphone (la poste et son télex brûlent, comme tous les signes occidentaux dans la ville), au téléphone, donc, depuis Paris, on sermonne Claire : « vous n’avez pas le droit de téléphoner ! » On refuse de prendre leur papier au téléphone. Trop cher (envoyés plus ou moins spéciaux, en effet). Libé par le publier, quand même… Et c’est ainsi qu’un peu plus tard Serge July est allé à Téhéran se la fabriquer lui-même, sa gauche rêvée. Qui a très vite tourné, c’est de notoriété publique, au cauchemar.
Le cauchemar va-t-il finir une fois cette guerre terminée, dans on ne sait pas combien de jours ou de semaines ? Ces quelques notes sur son « année zéro » permettent, hélas, d’en douter.
Merci à Claire Brière.
© Julien Brünn
Journaliste. Ancien correspondant de TF1 en Israël
Dernier ouvrage paru :
L’origine démocratique des génocides. Peuples génocidaires, élites suicidaires. L’harmattan. 2024
