Tribune Juive

La prochaine crise gazière européenne. Par Francis Moritz

On ne dit pas tout :

Alors que depuis quelques semaines on évoque dans l’Union Européenne une reprise souhaitable « du dialogue avec la Russie » après avoir multiplié les paquets de sanctions et les commentaires les plus catégoriques, on voyait poindre le spectre d’une très sérieuse crise énergétique. Le déclenchement de ce qui se passe en Iran et les implications sur la production de gaz et de pétrole, ainsi que le blocage du détroit d’Hormuz ne font qu’ajouter des inquiétudes supplémentaires. On comprendra d’autant mieux, pourquoi certains envisagent – maintenant – de reprendre « le dialogue » ( ?) avec Moscou.

Petit rappel

On a sanctionné Moscou par l’arrêt de ses fournitures et proclamé une indépendance et une vulnérabilité organisée.

On s’auto satisfait maintenant que l’Europe soit sortie du gaz russe. C’est vrai… au sens comptable.
Mais au sens stratégique, elle a surtout remplacé une dépendance lisible par une exposition diffuse, instable et politiquement explosive. Autrement dit : on a quitté un fil électrique identifiable pour une flaque d’eau. Dans le même de plus en plus nombreux en Europe, s’élèvent des voix de nos dirigeants qu’il serait souhaitable « de rétablir le dialogue avec le Kremlin ». Les mêmes n’avaient pas de mots assez durs pour vouer le président russe aux gémonies.

1. Une décision politique qui change la nature du risque

La décision d’arrêter totalement les importations de gaz russe d’ici 2027, validée par la majorité des États membres de l’Union européenne, repose sur une hypothèse centrale : le marché mondial du GNL est suffisamment profond, flexible et abondant pour absorber la demande européenne sans choc majeur.

Le problème n’est pas moral, mais physique et contractuel.

L’Europe n’a pas remplacé une source stable, par une autre source stable, mais par un mécanisme de marché.

Ce n’est pas un détail technique. C’est un changement de régime.

2. Du gaz de tuyau au gaz de marché : une rupture silencieuse

Avant

Le gaz russe, majoritairement livré par gazoducs, reposait sur :

Après

Le GNL obéit à une logique inverse :

👉 Résultat : la sécurité d’approvisionnement n’est plus structurelle, elle devient conditionnelle (prix, météo, concurrence).

L’Europe n’est plus prioritaire. Elle est enchérisseur parmi d’autres.

3. Le mythe du GNL « abondant »

Sur le papier, les capacités mondiales augmentent.
Dans la réalité :

Le marché existe.
La garantie d’accès, non.

4. L’Asie : concurrent structurel, pas circonstanciel

La Chine, le Japon et la Corée du Sud disposent :

En cas de vague de froid ou de choc logistique, les cargaisons vont là où elles paient le plus.
Ce n’est ni idéologique ni hostile : c’est mécanique.

L’Europe découvre une vérité simple : le marché mondial ne fait pas de solidarité énergétique.

5. Des stocks élevés… mais mal sécurisés

Les stocks européens sont le dernier filet de sécurité. Or :

Autrement dit :
les règles existent, l’incitation n’y est pas.

6. Le facteur climatique, redevenu central

Le système actuel ne résiste pas à la combinaison de deux événements pourtant plausibles :

  1. un hiver rigoureux en Europe,
  2. une perturbation majeure des exportations nord-américaines.

Les terminaux américains sont concentrés dans des zones exposées :

Une interruption simultanée n’est plus un scénario extrême.
C’est une variable connue.

7. La dépendance américaine : massive, coûteuse, politique

Dans le cadre de l’accord UE–États-Unis (2025) :

Même si tout n’est pas du gaz, l’ordre de grandeur est clair :
la souveraineté énergétique européenne se paie en dollars.

Et Washington pousse explicitement à :

Le message est limpide :

l’énergie devient un instrument d’alignement stratégique.

8. L’illusion du « retour du gaz russe« 

Certains évoquent une reprise partielle des flux russes.
Sur le papier, cela ferait baisser les prix.
Dans la réalité :

Ce scénario ne réduit pas le risque :
il déplace la crise du marché vers la géopolitique interne de l’UE.

9. Le Qatar : solution… sous conditions

L’Allemagne, sous l’impulsion du chancelier Friedrich Merz, explore l’option qatarie.
Mais Doha pose ses conditions :

Autrement dit :
le GNL n’est disponible qu’au prix d’un recul réglementaire ou stratégique.

Conclusion – Une crise non accidentelle, mais logique

La crise gazière à venir n’est ni un accident ni un retour du passé.
C’est la conséquence directe de choix récents :

L’Europe n’a pas supprimé sa dépendance.
Elle l’a complexifiée, renchérie et dépolitisée en apparence, tout en la rendant systémique.

L’hiver 2026 pourrait ne pas être la crise.
Il pourrait être la répétition générale.

© Francis Moritz


Francis Moritz a longtemps écrit sous le pseudonyme « Bazak », en raison d’activités qui nécessitaient une grande discrétion.  Ancien  cadre supérieur et directeur de sociétés au sein de grands groupes français et étrangers, Francis Moritz a eu plusieurs vies professionnelles depuis l’âge de 17 ans, qui l’ont amené à parcourir et connaître en profondeur de nombreux pays, avec à la clef la pratique de plusieurs langues, au contact des populations d’Europe de l’Est, d’Allemagne, d’Italie, d’Afrique et d’Asie. Il en a tiré des enseignements précieux qui lui donnent une certaine légitimité et une connaissance politique fine. Fils d’immigrés juifs, il a su très tôt le sens à donner aux expressions exil, adaptation et intégration. © Temps & Contretemps


Quitter la version mobile