Tribune Juive

« Tribune juive, Abject » Pour Frédéric Haziza, « Terrible en tout cas » pour Finkielkraut. La réponse de Sarah Cattan

« Tribune juive, jadis fleuron de la Presse communautaire, et qui a dérivé dans l’extrémisme le plus virulent » Alain Finkielkraut

« Abject », répond Haziza. « Terrible en tout cas », atténue le philosophe

À la minute 3:

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Tribune juive « abject »? Vraiment?

Ainsi donc, Tribune Juive aurait « dérivé dans l’extrémisme le plus virulent ». Et le mot « abject » a été prononcé.

Les mots sont lourds. Ils ne sont jamais innocents, et lorsqu’ils sont prononcés à l’antenne, ils engagent plus qu’une humeur : ils engagent la responsabilité du locuteur. Celui-là fût-il un Frédéric Haziza.

Rappelons d’abord un fait simple, presque embarrassant : Tribune Juive a toujours suivi Alain Finkielkraut. Quand il était attaqué par l’extrême gauche, caricaturé, voué aux gémonies par les nouveaux inquisiteurs médiatiques, nous étions là. Nous avons relayé ses analyses, protégé son droit à la complexité, salué son courage intellectuel. Nous nous sommes réjouis de son entrée à l’Académie. Il y a une poignée de jours encore, nous avons relayé son entretien avec Alexandre Devecchio.

Mais un jour, nous avons osé le critiquer. Et même y revenir.

Un seul reproche. Mais de taille à notre sens.

Nous lui avons reproché ses saillies sans nuance, emporté que l’homme est, souventes fois -C’est aussi pourquoi nous l’aimions- Nous n’avions pas goûté ses accès de pudibonderie à l’endroit d’Israël, son « C’est mon peuple Et j’ai honte ». « J’ai honte de Smotricht ou Ben Gvir qui ont diminué les rations des prisonniers politiques » Etc

Voilà donc l’origine de notre prétendue « dérive ».

Nous avions écrit, et nous le redisons, qu’en temps de guerre existentielle, lorsqu’Israël affronte non une opposition politique classique mais un terrorisme exterminationniste, prononcer « C’est mon peuple et j’ai honte » n’était pas une formule anodine.

Que l’expression « gouvernement d’extrême droite » n’était pas neutre dans le contexte actuel. Qu’elle ne relevait pas d’un simple commentaire de politique intérieure. Qu’elle s’inscrivait dans cette grammaire internationale qui visait à délégitimer l’État juif en le présentant comme une anomalie morale. Qu’elle fournissait des éléments de langage à ceux qui ne contestaient pas seulement un cabinet ministériel, mais l’existence même d’Israël.

Tribune Juive n’a jamais prétendu qu’un gouvernement israélien était au-dessus de la critique.
Nous disions et disons encore autre chose : qu’il existe des moments historiques où les mots prennent une dimension stratégique.

Dire aujourd’hui « C’est mon peuple et J’ai honte » ne résonne pas dans un séminaire académique.
Cela résonne dans les campus américains où l’on hurle « From the river to the sea ».
Cela résonne dans les cortèges européens où l’on brandit des pancartes assimilant Israël au nazisme.
Cela résonne chez ceux qui rêvent non d’alternance politique, mais d’effacement.

Et nous aurions « dérivé » parce que nous avons osé le rappeler ?

Non.

Ce qui dérange, ce n’est pas notre prétendue virulence.
Ce qui dérange, c’est que nous avons cessé d’être un espace d’admiration révérencieuse pour devenir un espace d’exigence.

Il semble décidément qu’une partie du monde intellectuel accepte sans broncher les procès permanents intentés à Israël depuis l’extérieur — fût-ce par des milieux qui n’ont jamais caché leur hostilité de principe — mais supporte mal qu’un média juif demande de la responsabilité dans les mots employés publiquement.

L’accusation d’ »extrémisme » est devenue l’arme rhétorique des temps frileux. Il est vrai qu’elle permet d’éviter le débat sur le fond. Qu’elle permet de disqualifier sans démontrer.

Quant au mot « abject » prononcé avec délice par Frédéric Haziza en plein orgasme, il mérite qu’on s’y arrête.

Abject : ce qui est moralement ignoble, répugnant.
Défendre la cohésion du monde juif en période de guerre serait donc ignoble ? Refuser la honte performative serait répugnant ? Et refuser d’ajouter sa propre pierre au procès permanent d’Israël serait indigne ?

Depuis le 7 octobre, une ligne de fracture traverse le monde juif. Il y a ceux qui pensent que la priorité est de se distinguer d’Israël pour préserver une respectabilité française. Et il y a ceux qui pensent que la priorité est de ne pas fragiliser Israël quand il affronte une guerre dont l’objectif proclamé est sa disparition.

À Tribune juive, nous sommes dans le second camp.

Nous ne pratiquons ni l’insulte ni l’anathème. Nous pratiquons la clarté.

Tribune Juive n’a pas dérivé. Elle n’est pas devenue extrémiste. Elle a simplement cessé de s’excuser d’exister. Et elle refuse désormais qu’on demande aux Juifs de France de se désolidariser d’Israël pour mériter le droit d’être entendus.

Si exiger de la responsabilité dans les mots est un crime, nous plaidons coupables.
Si refuser l’expression « C’est mon peuple et j’ai honte » et la dénoncer est perçu comme une dérive, nous assumons.

Mais qu’on ne se trompe pas de diagnostic. Ce qui est en train de dériver, ce n’est pas Tribune Juive. C’est l’idée même qu’un média juif devrait d’abord rassurer l’opinion avant de défendre son propre peuple. Cette dérive-là, nous ne l’accompagnerons pas.

Sarah Cattan

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