Interview de Sandra Zemor
Pour Tribune Juive
Par Daniella Pinkstein
Le chant est un concept très élevé. Il peut réveiller votre cœur et l’attirer vers Dieu. La hauteur de la mélodie dépasse toute mesure. La princesse inconsciente est guérie principalement par la mélodie, à travers les dix catégories de chants. L’âme divine de chaque Juif est une princesse – la fille d’un roi. Elle est fatiguée et faible. Elle est retenue captive par un roi maléfique et est touchée par dix flèches empoisonnées. Seul un grand tsaddik a le pouvoir d’entrer dans chaque lieu où l’âme est tombée et de lui retirer les dix flèches. Pour la guérir, il doit être capable de discerner les dix types de battements de pouls. Il doit connaître les dix catégories de chants, car son principal remède est la mélodie et la joie.
Nahman de Braslav
Sichot HaRan 273 (Likutey Moharan II, 92 His Wisdom” #129 )
La lampe de la « femme vaillante » dit Le Livre des Proverbes, ne s’éteint pas dans la nuit, Eve énergique, solide, juste, généreuse, forte « elle irradie au-delà des ténèbres extérieures ». « Heureux qui a rencontré une femme vaillante »…
אֵשֶׁת-חַיִל, מִי יִמְצָא; וְרָחֹק מִפְּנִינִים מִכְרָהּ.
Chaque année, un jour nouveau s’ouvre avec Esther. A chaque Pourim, une nouvelle aurore vient faire irruption dans cette nuit qui s’étire au-dessus de nous. Dans cet univers opaque, mauvais, arrogant et bestial, Esther perce l’âme de l’Histoire au cœur du drame. Mais ce Pourim 5786 en porte indiscutablement l’audace. C’est au nom de toutes ces femmes, ces femmes juives qui portent la lumière, ces femmes iraniennes qui ont arraché leur voile, ces femmes vaillantes qui chantent le cantique de l’humanité que cette interview est dédiée.
Sandra Zemor, vous êtes une artiste singulière que l’on ne saurait comparer à personne. Auteure compositrice, poète, vidéaste, vous murmurez vos chants d’Amour sur des anciennes mélodies breslev et des reprises de Leonard Cohen. Vous avez comme vocation celle d’apaiser les cœurs. Quelle vocation ! Et quel courage faut-il aujourd’hui pour l’espérer … Vous avez également publié des contes de Nahman, en collaboration avec Jean Baumgarten (préface et traduction), sept ouvrages de vos chansons accompagnées de vos dessins, et un livre de dessins inspirés par Leonard Cohen.
Chère Sandra, pour une fois je restreindrais mes questions pour que nous puissions vous découvrir, telle que vous êtes, une chanteuse hors du temps, une chanteuse inspirée, qui nous plonge dans un univers unique, celui tout à la fois des nigunim, celui de Léonard Cohen et d’un chant juif que l’on pourrait presque dire ancestral, et qui revient à travers vos chansons comme par vagues, jusqu’à nos oreilles émerveillées.
Je vous laisse libre de choisir le premier extrait.
Vous sortez votre troisième album. Qu’est-ce qui les différencie ? Avez-vous au cours du temps évolué dans le choix de vos inspirations ?
Chère Daniella, Je vous remercie pour votre invitation en ces jours de Pourim trés spéciaux cette année où la Lumière cachée de la Méguilat d’Esther commence à l’emporter sur l’obscurité. Comme Esther est la lumière cachée, et Nahman de Bratslav celui qui la révèle dans notre monde actuel, j’ouvre la voie à Esther avec ma voix et les mélodies de Nahman, avec leur souffle. Comme si ma prière chantée de Karev Yom commençait à se réaliser vers un jour où il n’y aurait plus de nuit, vers le dévoilement d’Esther.
Avec mon nouvel album Melodies For The Bride, Mélodies Pour la Fiancée, pour la Shekhina, j’invite à révéler la présence divine, la lumière de la reine Esther dans ce monde. Mon nouvel album s’élève un peu plus sur ce chemin de la rédemption. Depuis le 7 octobre dans un monde en guerre je me suis enfermée pour écrire et chanter pour m’apaiser et apaiser les cœurs. Pour consoler et emmener vers un monde nouveau. Qui mieux qu’une mélodie de Nahman pourrait le réaliser avec ma voix ?
On a enregistré ce troisième album en Grèce dans un lieu et temps intemporel, avec des musiciens grecs, et avec des musiciens talentueux en France. Mes reprises de Bob Dylan Not Dark Yet, et de Oh Sister ont la même inspiration (avec l’aimable autorisation de Sony Music Publishing, et Universal Music Publishing.)
J’invite à prendre du temps, à méditer, à se laisser glisser lentement de l’obscurité vers la Lumière intérieure. Je vous invite à un voyage intime sur les ailes du cœur : pour suivre votre âme, ouvrir votre cœur, regarder le Ciel.
C’est mon appel à la réparation personnelle (Tikun Prati) et à la réparation collective (Tikun Olami).
C’est dans la continuité de mon second album Last Call For Love, Dernier Appel à l’Amour, où je chante aussi mes chants d’amour. Il est le fruit d’un long travail d’écriture et de composition dédié à Leonard Cohen, qui m’a ouvert la voix, sa voie. Pour ce disque je chante les reprises de ses chansons, son biographe a préfacé le livret de dessins et des paroles.
Mon premier album Azamra vient de la même inspiration. Azamra- je chanterais – selon une Torah de Nahman (Likutey Moharan,3) où il explique que les notes sont comme des étoiles en l’air, qu’on choisit et assemble pour créer avec des notes positives des mélodies, composer des musiques et les chanter avec l’intention de diffuser l’amour…
J’ai la chance de travailler avec Lionel Teboul Gold, un grand compositeur, qui depuis le début croit en ma voix et en nos projets. Nous marions mes textes et les nigunim, avec son talent il crée des musiques profondes qui transforment les larmes en chanson.
Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est un Nigun ? Et de quelle façon ils rentrent dans vos mélodies ?
Les nigunim nous touchent au plus profond de notre âme, au plus profond de notre être, ils réveillent la flamme. Les Nigunim sont des anciennes mélodies juives, intemporelles, chantées lors des shabat, des réunions hassidiques pour se renforcer, atteindre une “dvekout”- un rapprochement au Tzadik. Nahman dit que quand on chante un nigun, l’âme du Tzadik apparait parmi nous, la musique est le mode de connexion le plus élevé. Ils ont été transmis oralement sans partition, depuis deux cent cinquante ans en Europe centrale et ont survécu à la Shoah.
Comme des notes kabbalistiques qui nous relient aux trois niveaux de l’âme Nefesh- Rouah- Neshama ces mélodies sacrées touchent tous les niveaux émotionnels : celui de la mélancolie, de l’espoir, de la gratitude, de la victoire, de la joie. Je ressuscite ces trésors breslev, leur redonne une modernité poétique, un nouveau vêtement.
Ces nouvelles mélodies sans ego, sans limites, au lieu de s’éteindre une fois jouées nous accompagnent toute notre vie, touchent nos cœurs et nous réchauffent d’une joie éternelle.
Nahman décrit ses mélodies par ces mots :
« Le monde ne m’a pas encore connu ! Si les gens n’entendaient qu’une de mes leçons avec la mélodie qui l’accompagnait et la danse qui va avec, ils entreraient dans des extases. Qu’est-ce que je dis les gens? Même les animaux et les plantes : tous seraient en transe du plaisir qu’ils ressentiraient ! » Nahman
Nahman de Bratslav dont on connaît (mal certainement !) les contes sont à l’origine de vos plus belles mélodies, et du choix, peut-être, de cette voix susurrée qui nous fait lentement glisser vers une aurore sans cesse montante, comme pour ouvrir par notre souffle le jour nouveau. Puis-je vous demander pourquoi Nahman de Brastlav ? Et pourquoi le choix d’une voix presque chuchotée ?
Nahman c’est une histoire d’Amour: il m’a sauvé la vie, il m’a offert un monde possible à vivre, il fait partie de ma vie. Nahman, le consolateur est un maître emblématique, le dernier mystique juif, l’arrière-petit-fils du Baal Shem Tov, né en 1772, il a inspiré de nombreux artistes comme Kafka, Bob Dylan, Agnon, Buber et Elie Wiesel.
On dit que Nahman se cache dans la Méguilat il révèle la présence divine qui se cache dans la Astara: Esther de notre monde actuel, il écrit une Méguilat Astara des temps modernes.
Nahman c’est la Lumière cachée dans la Méguilat des temps modernes.
Je partage, je traduis l’univers poétique de Nahman selon mon univers poétique et musical.
Mes chants sont des prières intimes, elles s’entremêlent en mélopées avec un désir d’unité, une soif de délivrance, comme si je murmurais un secret, pour réconforter, pour apaiser les cœurs : c’est ma voix, mon souffle. Comme une résistance au bruit mondial, un cri chuchoté sur une autre fréquence, à contre-courant de ceux qui chantent à tue-tête.
Comme le dit le Dalaï Lama dont l’enseignement va dans le même sens : “la planète n’a pas besoin de gens qui réussissent, la planète a besoin de faiseurs de paix, de guérisseurs, de conteurs d’histoire, et de passionnés de toutes sortes…. “
Vous avez chanté en Ukraine (avant le déclenchement de la guerre) ? Dans quel cadre ? Et pourquoi dans ce pays ?
J’ai eu le privilège d’être l’artiste invitée par l’université Bar Ilan à Ouman en Ukraine pour chanter devant les clips de mon album Azamra, et représenter Nahman par ma musique et mes films à la première conférence Internationale sur la musique juive et les mélodies hassidiques en 2019 par le professeur Zvi Mark, Haviva Pedaya et le professeur Arthur Green.
Nahman a vécu en Ukraine à Breslev et à Ouman où il est enterré. C’est le lieu de connexion pour le visiter, j’y voyage depuis vingt-six ans, avec la guerre aussi. C’est un voyage intérieur, un voyage initiatique où j’écris et je filme. Des milliers de juifs du monde entier y viennent pour Rosh Hashana.
Etes-vous l’auteure de toutes vos chansons ? À la fois mystiques, et construites autour de l’amour, vos paroles portent un peu de ce monde sur les épaules de chaque note. Pensez-vous suivre un fil, un horizon, un chemin qui guide vos chansons ?
Oui ce sont mes chansons, je les écris depuis toujours, il y a toujours eu des chansons dans ma vie. Je les ai longtemps cachées derrière des livres, des films, des récitals intimes en galerie pour mes hommages à Léonard Cohen et à Nahman (à l’Institut Van Leer de Jerusalem, la Biennale de Jerusalem, à la Biennale d’Art Sacré en Italie, en Sicile, la Galerie Nast, et Place Furstemberg, Rue de Seine à Paris.)
Mes chansons se déroulent comme une Méguilat, qui illustre les mélodies, dévoile leur univers poétique. Mes chants mystiques suivent le fil de l’Amour, sur le chemin de la vérité, sur le pont étroit vers un horizon de consolation, d’espoir de paix pour le monde. Je fais juste mon travail d’apporter la lumière dans l’obscurité.
Vous êtes une artiste aux talents multiples. Vous dessinez également, -vous peignez – vous réalisez des créations visuelles, des vidéos artistiques, vous avez été du reste exposée au Musée des Combattants du ghetto (dont plusieurs interviews ont paru dans cette rubrique, « Murmuration »). Etes-vous inspirée pour ces créations-là par les mêmes sources qui alimentent vos mélodies ?
C’était fort pour moi d’exposer au Musée de Lohamei Hagetaot, c’était symbolique que mes travaux soient dans leur collection comme je suis de la seconde génération après la Shoah. Ma mère a été cachée dans le sud de la France pendant la guerre, puis sauvée par un couvent. J’ai longtemps fait des cauchemars répétitifs des trains de la mort qui se sont arrêtés une fois que je me suis installée en Israël. Mon grand-père Zigmund qui m’a élevé, était résistant roumain dans le maquis, il a échappé à la mort plusieurs fois. Il m’a offert sa force de vie, de résistance, son amour pour la chanson et pour Edith Piaf qui elle aussi murmurait certaines de ses chansons d’Amour.
Il n’y a pas de séparation : c’est le même travail artistique et musical, la même source d’Amour, c’est la même prière… J’exprime toujours la même quête, qui parle à chaque partie du corps et de l’âme : aux oreilles, aux yeux, au cœur, à l’esprit. C’est ma recherche pour retrouver la Princesse en nous, c’est la même aspiration sous une forme de minimalisme musical et artistique, ma voix pleine de souffle et de Ciel laisse l’espace pour la lumière .
Vous êtes une grande voyageuse, vous avez longtemps vécu en Israël, mais vous avez aussi séjourné en Ukraine, à Venise, en Grèce, vous avez souvent traversé la France, ces horizons multiples sont-ils indispensables à votre inspiration ?
Après mon enfance difficile, je suis partie vivre au kibboutz, j’ai vécu longtemps à Jerusalem et à Tel-Aviv et j’y travaille encore.
Le voyage fait partie de ma vie sur le chemin initiatique, chaque voyage est une quête spirituelle pour élever des étincelles perdues. Je travaille avec la mer, la lumière, en des lieux qui me nourrissent, avec des rencontres qui ouvrent les horizons. On imprime mes livres à Venise où j’ai longtemps exposé et vécu, j’écris mes chansons, je dessine et je filme en Grèce, et à Ouman où je me ressource près de Nahman.
Un nigun n’est-il pas autant un exil qu’un salut ?
Quelle belle question. Le nigun est le premier pas hors de l’exil, le chant qui nous fait tenir sur le pont étroit vers le salut, de la mélancolie vers la joie.
Le nigun est le souffle qui élève au-dessus des nuages obscurs de l’exil de la France et du monde…
Le nigun n’est pas qu’une fenêtre qui laisse entrer la lumière, c’est une pierre précieuse qui produit la Lumière dans l’obscurité.
Ma dernière chanson de l’album : Ten Melodies, Les Dix Mélodies, raconte l’histoire du conte des Sept Mendiants de Nahman qui commence par la chute, l’exil du Prince et l’encouragement salutaire dans le chaos de se forcer à rester joyeux jusqu’au bout. Cette chanson sort en français en single le 19 mars sur les plateformes et sur ma chaîne Youtube.
Où peut-on trouver vos cd ? Vos dessins ? Avez-vous un site où nous pouvons puiser cette sérénité lumineuse qu’éveillent vos créations ?
Vous pouvez les trouver partout, dans tous les magasins à la Fnac, Amazon et les commander sur le se site de distribution Inouie sur ce lien : https://inouiedistribution.pro/sandra-zemor-pro/ –
Vous pouvez les écouter sur Bandcamp sur ce lien https://sandrazemor.bandcamp.com/album/melodies-for-the-bride et sur toutes les plateformes : https://bfan.link/melodies-for-the-bride-1
Vous pouvez les trouver à la Fnac, Amazon et les commander sur le se site de distribution Inouie sur ce lien : https://inouiedistribution.pro/sandra-zemor-pro/
On peut trouver les livrets des chansons et dessins de chaque album sur mon site :sur ce lien www.sandrazemor.com : http://www.sandrazemor.com/books/
Vous pouvez découvrir mes films chantés , les clips sur ma chaine Youtube sur ce lien https://www.youtube.com/@sandrazemor5840 .
Interview réalisée par Daniella Pinkstein pour Tribune juive
____________
Source : Tribune Juive https://t.co/RvxDwXoCRO
— cattan (@sarahcattan_) January 27, 2026
