Tribune Juive

Iran / Amalek: Trois réflexions au lendemain de Shabbat Zakhor. Par Pierre Lurçat

Quand l’histoire immédiate rejoint la mémoire intemporelle du peuple d’Israël

1.

Le déclenchement de la nouvelle phase de la guerre contre l’Iran et la liquidation de l’ayatollah Khamenei samedi matin, le shabbat où nous lisons la parashat Zakhor (l’épisode de la Bible contenant le verset « Souviens-toi de ce que t’a fait Amalek »), interroge la conscience juive et suscite la réflexion. De toute évidence, que l’on y voit une simple coïncidence ou le signe de la Providence divine, cette concomitance est riche de signification. Elle veut dire que l’histoire immédiate d’Israël s’inscrit de manière évidente – et pour ainsi dire palpable – dans le temps long de l’histoire juive, temps long que nous commémorons régulièrement à travers les différentes étapes du calendrier juif.

Mais cette évidence, que chaque membre du peuple d’Israël est capable de percevoir (« la dernière des servantes mieux que le prophète Ezechiel… », selon les mots du Midrash) amène à s’interroger sur le sens véritable de l’impératif du souvenir, formulé dans le verbe « Zakhor ». S’agit-il d’un simple rappel d’un événement du passé, ou bien de la réitération symbolique de celui-ci, dans le temps renouvelé du cycle de l’année juive ? L’historien Yosef Haim Yerushalmi avait jadis développé, dans son livre passionnant Zakhor, l’idée paradoxale selon laquelle le peuple juif compenserait par un « trop plein de mémoire » l’absence d’un sens historique véritable.

2.

On peut soutenir à l’inverse que l’impératif de se souvenir des évènements passés viendrait pallier une tendance à l’oubli, propre à l’être humain en général et à l’être juif en particulier… Dans cette perspective, l’impératif du « Zakhor » nous appelle à nous remémorer sans cesse une réalité dérangeante, à laquelle nous aurions naturellement tendance à vouloir échapper. L’impératif de se souvenir d’Amalek nous invite ainsi à garder en mémoire la haine irrationnelle et irréductible de nos ennemis, et au-delà encore, le fait essentiel de l’existence du Mal dans toute sa radicalité et l’impératif de le combattre sans relâche.

Plus exactement, comme l’explique le Rambam dans son ouvrage Mishné Torah, le commandement de « Zakhor ète-Amalek » nous appelle à nous souvenir de la cruauté de nos ennemis (Mishné Torah, Hilkhot Melakhim ou Milhamot). Commentant ce passage, le rabbin Yohaï Makbili explique que le peuple Juif, caractérisé par une miséricorde et une générosité profondément enracinées dans sa culture nationale et dans la Torah, est enclin à croire que nos ennemis partagent les mêmes qualités (comme nous l’avons vu avant le 7-Octobre, lorsque des habitants du pourtour de Gaza emmenaient les gazaouis subir des soins dans les hôpitaux en Israël…)

3.

En quoi cela nous importe-t-il aujourd’hui, alors que “l’axe du mal” incarné par l’Iran et ses proxis s’effondre progressivement, sous les coups de boutoir de l’armée d’Israël et de son allié américain ? La tendance à occulter ou à minimiser le mal est bien présente au sein du peuple juif, y compris depuis le 7-octobre, malgré les prouesses de l’armée israélienne et les miracles auxquels nous assistons depuis plus de deux ans. On en donnera deux exemples récents et significatifs, celui de l’écrivain David Grossman qui accusait son pays de « génocide » à Gaza, dans le quotidien italien La Republicca. Ou celui de l’essayiste A. Finkielkraut, qui proclame avoir « honte d’Israël » et reproche aux otages revenus de Gaza de témoigner de l’absence de toute trace d’humanité à Gaza.

Dans les deux cas, ces intellectuels enfreignent l’injonction du “Zakhor”, en travestissant la vérité (Grossman) ou en refusant d’écouter les témoins de la « journée de Shoah » que représente le 7-Octobre (Finkielkraut). Leur attitude procède d’un véritable négationnisme des crimes du Hamas, qu’on peut qualifier de nouvelle forme de négation de la Shoah, ou de refus persistant d’assumer l’impératif de Zakhor. « Souviens-toi d’Amalek » est donc, au-delà du rituel et du calendrier juif, un impératif moral, qui nous permet de lire les évènements et de ne pas tomber dans ces nouvelles formes de négationnisme. Pourim Sameakh, « Ad ha-Nitsahon! » *

© Pierre Lurçat

* « Jusqu’à la victoire ! » Slogan apparu pendant la guerre déclenchée le 7-Octobre. C’est le titre de mon dernier livre, Jusqu’à la victoire ! la plus longue guerre d’Israël, disponible sur Amazon, à la librairie du Foyer à Tel-Aviv et au centre Begin de Jérusalem.

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