Tribune Juive

De la honte, de l’amalgame et de la hauteur. Par Paul Germon

Le débat intra-juif ne me gêne pas.

Il m’est même indispensable. Un peuple vivant débat, se contredit, se critique. Il ne s’excommunie pas.

Ce qui me trouble aujourd’hui tient à deux éléments précis.

D’abord, la phrase d’Alain Finkielkraut :

« C’est mon peuple et j’ai honte. »

Ensuite, dans un entretien mené par Frédéric Haziza, la qualification d’ »abject » appliquée à Tribune Juive pour avoir critiqué cette phrase.

Que l’on critique un gouvernement israélien est légitime.

Que l’on désapprouve la présence de ministres classés à l’extrême droite dans une coalition est compréhensible.

Que l’on exprime une inquiétude morale ou politique ne me choque pas.

Mais Israël fonctionne à la proportionnelle intégrale. Ce système produit mécaniquement des coalitions hétérogènes, parfois instables, parfois composées de forces idéologiquement éloignées. Les ministres visés sont loin de faire l’unanimité en Israël. Ils ne font pas davantage l’unanimité parmi les juifs de diaspora.

Alors pourquoi l’amalgame ?

Pourquoi passer d’une configuration gouvernementale contingente à une honte portée par “son peuple”?

La critique politique distingue.

La honte identitaire confond.

Et cela venant d’un homme qui connaît parfaitement les mécanismes institutionnels, les contraintes électorales, les effets structurels de la proportionnelle.

Je ne peux m’empêcher d’y voir un glissement.

Je me souviens de 1981.

Lorsque François Mitterrand intégra des ministres communistes à son gouvernement, nul ne conclut que « le peuple français » devait en avoir honte. Le Parti communiste portait pourtant un héritage lourd, historiquement lié au stalinisme. Personne n’assigna la nation à cette responsabilité globale. On distingua un gouvernement, une majorité, une stratégie politique.

Pourquoi cette distinction serait-elle impossible lorsqu’il s’agit d’Israël ?

Alain Finkielkraut a été, en 1998, violemment attaqué pour ses propos sur l’équipe dite « black-blanc-beur ». Il a été caricaturé, simplifié, parfois diabolisé. Il sait ce que signifie être réduit à une étiquette. Il a consacré des années à dénoncer ce procédé consistant à disqualifier l’interlocuteur en le traitant de réactionnaire ou de « facho » dès qu’il s’écarte de la ligne dominante.

Il a analysé avec une grande finesse la mécanique de la diabolisation.

C’est pourquoi la phrase sur la « honte » m’inquiète.

Non pour son désaccord politique, mais pour son registre.

Quant au mot « abject », il ne relève pas du débat argumenté. Il relève de l’excommunication morale. On peut réfuter, contester, critiquer. Mais qualifier ainsi un média juif qui exerce son droit de réponse revient à substituer le tribunal au dialogue.

Je ne suis pas surpris que Frédéric Haziza adopte un registre polémique peu glorieux. Je lui reconnais certains actes de courage, mais son style n’a jamais relevé d’une grande élévation philosophique. Il ne figure pas dans mon panthéon intellectuel.

Alain Finkielkraut, si.

Et c’est précisément là que se situe ma déception.

Je ne lui reproche pas une opinion.

Je lui reproche un déplacement : celui qui consiste à franchir la ligne entre critique et assignation, entre désaccord et mise en cause globale.

Faut-il continuer à admirer Finkielkraut ou l’enlever de son Panthéon parce qu’il a cédé à l’air du temps : fasciser le contradicteur ?

Venant de Monsieur Haziza ce n’est pas une déception, Mais non, Pas lui! Pas Finkielkraut!

© Paul Germon

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