Affaire Sarah Halimi: L’irresponsable d’hier pourrait donc redevenir justiciable aujourd’hui? Par Sarah Cattan

Depuis hier matin, un mot s’impose : guerre. Les cartes s’illuminent. Les sirènes retentissent. Les dirigeants s’adressent à leur peuple. Les commentateurs sur les plateaux télé sont à leur affaire.

Cette guerre extérieure qui a officiellement commencé hier, chers auditeurs, assume son idéologie. Elle dit ce qu’elle veut. Elle ne s’excuse pas : elle est l’aboutissement d’années d’illusions et Nombreux, avec les peuples iranien et israélien, nous en sommes arrivés à ce paradoxe fou de l’espérer. De l’appeler de nos vœux. Et de nous réjouir qu’elle ait lieu. Paradoxe fou, disais-je…

La guerre simplifie brutalement le monde : elle oblige à choisir. À désigner. À nommer l’ennemi. Et c’est précisément ce que nous, en France, ne savons pas faire lorsque la haine frappe, que l’Etat et les media hésitent. Parlent de fragilité. De déséquilibre mental. De contexte. Au lieu de nommer.

C’est précisément ce que la France n’a pas su faire lorsque la haine l’a à nouveau frappée dans la nuit du 3 au 4 avril 2017.

Alors  ce matin je veux vous re-parler d’une femme. Une femme seule. Dans un appartement parisien. Souvenez-vous : dans la nuit du 3 au 4 avril 2017, elle est arrachée à son sommeil, sortie du lit, trainée par les cheveux, insultée, battue, que dis-je : fracassée, avant que d’être tout bonnement jetée par la fenêtre de son 4ème étage sous le regard ébaubi de voisins éveillés par ses hurlements.

Son assassin invoque Allah. Il hurle des versets du Coran. Il désigne sa cible. Tout est clair ? Pas si clair in fine : c’est pourquoi je veux revenir sur cette affaire, fruit d’un déni judiciaire absolu.

Sarah Halimi. Ce nom -et ce qu’il signifie- m’obsède depuis 9 ans-

L’assassinat -car nous verrons que c’en est un- est d’abord tu : la victime est juive. L’assassin musulman. La France est en période électorale : les Présidentielles, et vous voudriez que vienne s’insérer ce sujet ? « Le » sujet ?

Silence donc. Durant une poignée de jours. Une brève, seule, dans Le Parisien. Des Institutions communautaires timorées qui implorent de n’aller pas encore, encore, crier trop tôt à l’antisémitisme. Et à l’antisémitisme musulman de surcroit. Vous savez ? Celui qui coûta si cher à Georges Bensoussan lorsqu’il osa, osa, citer le sociologue Smaïn Laacher et évoquer cette haine du Juif bue au lait du sein maternel.

La communauté juive parla de l’affaire comme il en va de ces livres qu’on se passe dans certains pays, cachés sous le manteau.

La première conférence de Presse, initiée par le courageux maitre Buchinger, se tint quasiment à huis clos. La voix d’un frère s’y fit entendre : William Attal, frère de Sarah Halimi, est si déterminé à hurler que quelque chose ne va pas dans tout ça/ qu’on a tous tendance à considérer que le chagrin lui a fait perdre ses esprits.  William Attal. Souvenez-vous de ce nom : nous reviendrons sur la détermination de cet homme, escorté qu’il fut dès le début d’une femme au courage et à la fidélité indicibles.

Sont accordées à celle qui vous parle 7 minutes. 7 minutes à la Matinale de France Culture. 7 minutes comme arrachées à une rédaction ô combien prudente. 7 minutes sous demande expresse de n’en point faire trop : les faits. Seuls les faits.

L’instruction est enfin confiée à la juge Anne Ihuellou. D’emblée, la chose est entendue : nous voilà face à un juge aux méthodes inédites. Un Gilles-William Goldnadel dira que jamais il ne lui était encore arrivé, dans une affaire d’assassinat, que sa demande de rencontrer la juge chargée de l’affaire fût refusée. Et tout ce qui suivit fut du même acabit.

La circonstance aggravante pour antisémitisme est un jour accordée telle une obole.

Des expertises psychiatriques contradictoires suivront, des débats sur la consommation massive et volontaire de cannabis s’enchaineront, avec une question centrale : la prise de stupéfiants efface-t-elle la responsabilité pénale ? Et celle de l’assassin était-elle altérée ou abolie ?

Sur tous ces points, la juge traine des pieds : après avoir, durant plusieurs semaines, refusé de reconnaître la motivation antijuive du crime, elle requit d’autres experts des mois après l’assassinat pour contredire l’expertise de Daniel Zaguri qui avait examiné l’assassin après le crime et évalué qu’il était éligible à la sanction pénale. 

Lors de la lecture de l’arrêt au tribunal, je me souviens encore avoir vu comme ployer les robes noires des avocats des parties civiles, lesquels s’étaient levés et se tenaient debout devant les journalistes présents à cet instant fatidique, ces avocats qui étaient confiants, oui, confiants, un instant avant ledit délibéré : la Cour ne pouvait se vautrer et refuser le procès !?

Abolition du discernement pourtant décrétée.

Confirmée par la Cour de Cassation en 2021. Même si la consommation était volontaire. Même si le mobile antisémite avait été reconnu, fût-ce à contre cœur.

Abolition du discernement, et, partant, pas de procès. Pas de confrontation. Pas de jugement public.

Implicitement mais nécessairement, la culpabilité de l’assassin était reconnue puisqu’il fit l’objet d’une mesure de placement en hôpital psychiatrique. Mais sans jugement. C’est ainsi que cette articulation juridique produisit un effet politique majeur : un crime antisémite d’une violence extrême avait été juridiquement neutralisé.

(Certes, après cette affaire, la loi a été modifiée, et on ne corrige pas une règle sans reconnaître qu’elle a produit un résultat insatisfaisant. Mais pour Sarah Halimi, il est trop tard).

Notre homme déclaré irresponsable est placé en unité psychiatrique. Avec des visites autorisées. Puis, vite, des permissions de sortie. Des photos provocantes dans des parcs sont diffusées sur les réseaux sociaux. Ça se balade en baskets et survêtements de marque. Avec capuches s’il vous plaît. Allongé sur la pelouse.  C’est que nous avions à faire à un assassin irresponsable au point d’échapper à un procès, mais suffisamment autonome pour circuler et passer ses dimanches dans les parcs.

Des incidents inédits sont signalés de ci de là. Tels la consommation de stupéfiants durant l’internement.

Parallèlement, ce frère dont je vous ai dit 3 mots revient en France, cette France que toute la famille de sarah Halimi a quittée pour aller en Israël. Il retourne inlassablement sur les lieux de l’assassinat. Cherche. Tâtonne. Tente de faire parler des voisins et potentiels témoins tous tétanisés par la peur. Nous la sentons, lorsqu’il nous la raconte, cette loi du silence qui règne dans le quartier. Nous vérifions, grâce à lui, que oui, la mosquée de la rue Jean-Pierre Timbauld fréquentée par le meurtrier de Sarah Halimi avait elle aussi un passé quelque peu discutable. Nous entendons parler de pièces essentielles qui n’auraient pas été exploitées comme il l’eût fallu. D’autres qui n’auraient pas été saisies. De téléphones qui, eux, auraient disparu. Vous savez, ces téléphones dont la mémoire témoigne du moindre instant de nos vies.

Une Commission d’enquête parlementaire, initiée par le Député Meyer Habib, sera diligentée et actera les dysfonctionnements juridiques. Comment diantre eût-elle pu faire autrement alors qu’elle était publique, ladite Commission, Que nous la suivîmes en direct, effarés, -le mot est faible-, devant tant de lâcheté et d’aberrations, -entre ce policier qui bredouille en bégayant « qu’il ne souvient pas », alors qu’il  avait bien entre les mains le badge d’entrée dans l’immeuble et les clés permettant d’accéder à l’appartement de Sarah Halimi, « qu’il ne souvient pas pourquoi il ne donna pas l’ordre à ses troupes de pénétrer dans les lieux », ou encore ce responsable communautaire qui lui aussi « ne savait pas, avait tout oublié »-, effarés encore devant l’absence de reconstitution, devant cette foultitude de zones d’ombre procédurales, une Commission d’enquête donc qui dut bien les acter, les manquements et autres dysfonctionnements graves, et conclura pourtant en demandant à chacun … de passer son chemin.

Un meurtre antisémite sans procès, ce n’est pas un détail juridique : c’est un vertige. Ce jour-là, quelque chose s’est brisé dans le pacte républicain, car une démocratie se tient par ses rituels, et le procès en est un, qui permet à une nation de regarder le crime en face. Ici, ce moment n’a pas eu lieu. L’affaire Sarah Halimi est le fruit d’un déni judiciaire absolu sur lequel nous avons toujours su qu’il faudrait un jour revenir.

Nous avons cru ce jour proche lorsque très récemment, la famille annonça -toujours via les réseaux sociaux- qu’une pièce essentielle était confiée au Cabinet de Maître Pardo, qu’il s’agissait de la retranscription d’un audio enregistré par un voisin et dans lequel l’assassin prononçait, en brisant le corps de Sarah Halimi, des paroles confirmant d’une part son entière intégrité de jugement, d’autre part ses références à Allah et à son Coran et sa colère motivée par la judéité de sa proie.

Nous ne pouvions imaginer qu’une poignée de jours plus tard, à la faveur d’une énième permission qui lui fut consentie, notre lascar se livrerait avec ses potes à un vol en bande organisée et à une séquestration, et que, Ô rage Ô désespoir pour ses affidés, le psychiatre qui l’examina  durant la garde à vue estimerait qu’au moment des faits, le discernement de Traoré n’était ni altéré ni aboli, faisant que sa responsabilité pénale était cette fois présumée absolue.

Bien sûr chaque affaire est distincte. Mais symboliquement ? L’image est brutale. L’irresponsable d’hier pourrait redevenir justiciable aujourd’hui, comme il le fut tout au long de son parcours judiciaire avant d’avoir perpétré ce crime sur Sarah Halimi. Si le discernement peut être évalué dans une nouvelle procédure, la cohérence perçue du système interroge. Ce n’est pas une accusation. C’est une question…

So what ? Lorsque l’idéologie tue chez nous, nous la transformons en pathologie, car le problème français est le refus de nommer l’islamisme. Le refus de reconnaître que les Juifs en sont l’indicateur le plus précoce. Le refus de parler d’antisémitisme islamiste. D’antisémitisme idéologique. Religieux. Radicalisé. Parce que nommer clairement oblige à affronter des réalités lourdes : radicalisation, échec de certaines politiques publiques, complaisances idéologiques. Il est tellement plus simple de parler de … déséquilibre psychiatrique.

Or, chaque fois que les Juifs deviennent vulnérables, c’est le signe que la société a déjà reculé. L’affaire Halimi est un avertissement. L’avertissement qu’une République qui redoute le trouble plus que l’injustice commence à se fragiliser. Et tout ce que le pays connait depuis en atteste : crises répétées, violences, chaos institutionnel, défiance et mépris envers la parole politique.

Cet édito, chers auditeurs, alors même que nous ignorons les suites du déferrement, -comme si la « fuite » dans la presse du dernier exploit de Kobili Traoré était considérée déjà comme suffisamment gênante-, cet édito, donc, nous le dédions avec ferveur,  amitié et infini respect à Sarah Halimi, William Attal et Sophie Gonera.

Sarah Cattan

Suivez-nous et partagez

RSS
Twitter
Visit Us
Follow Me

1 Comment

  1. Il faut ajouter René Hadjadj , juif de 89 ans défenestré du 17 ième étage à lyon par Rachid Kheniche qui avait entendu « des voix » . Même chose : pas d’ antisémitisme …

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*