
Ali Khamenei est mort. Ce qui s’effondre avec lui n’est pas d’abord un régime politique, mais une doctrine théologique que le chiisme duodécimain n’avait jamais produite avant 1979 et dont il n’a jamais cessé, en son for intérieur, de contester la légitimité.
Le velayat-e faqih, tel que formulé par Khomeini, entre dans sa crise terminale non parce qu’un homme disparaît, mais parce que cet homme était le dernier rempart entre la doctrine et la démonstration, en interne, de son imposture.
Quelques éléments pour comprendre les larmes qui vont couler à Téhéran où le régime sanguinaire vient de décréter 40 jours de deuil. Khomeini avait accompli un geste théologique transgressif : superposer la figure du juriste-théologien souverain à celle du lieutenant de l’Imam caché, suggérant une quasi-continuité de l’autorité imamique à travers la wilaya du faqih.
Le slogan « imam de la Oumma », répété entre deux sanglots par le speaker de la télévision d’État, mobilisait une charge symbolique à la frontière de la sacralité imamique stricte, et la majorité des grands marjas de l’époque le savaient hérétique.
Khomeini pouvait se permettre cette ambition parce qu’il possédait un charisme personnel capable de court-circuiter l’argumentation doctrinale. Khamenei n’avait jamais possédé cette ressource. Promu en 1989 sans être grand marja, insuffisamment formé au regard des critères que la doctrine elle-même pose, il exerçait une autorité théologique fondée non sur la compétence que le velayat suppose, mais sur l’appareil d’État que la révolution avait produit. La doctrine vivait donc à crédit depuis quarante ans.
Sa mort appelle immédiatement la question que le système avait su maintenir dans l’impensé : qui peut légitimement hériter d’une fonction dont la légitimité était déjà en suspens ?
Le khomeinisme a structuré pendant deux générations une conscience religieuse pour laquelle le Guide suprême était le garant de la hifz al-nizam, la préservation de l’ordre islamique comme condition d’attente du retour mahdiste.
Cette architecture de sens ne peut survivre à un vide prolongé au sommet sans se fissurer en directions opposées. Pour les couches ferventes du régime, le vide devient un signe eschatologique, une pression apocalyptique qui rend disponible la lecture mahdiste de la crise : le chaos comme annonce du retour de l’Imam caché. Pour les clercs qui ont toujours su la doctrine fragile, c’est l’occasion de revenir à un chiisme quiétiste ou du moins non-tutélaire, en affirmant que l’interlude khomeiniste était une exception historique et non une révélation doctrinale.
Mais, après une cinquantaine d’années de chape répressive et de corruption, les peuples d’Iran ne prêteront pas forcément l’oreille à ces arguties et préféreront sans doute faire valser quelques turbans.
© Joel Hanhart
Joel Hanhart is Ophthalmologist @ Shaare Zedek | Head of the Medical Retina Unit. Jerusalem
