Tribune Juive

Maryam Radjavi est l’une des figures centrales de l’Organisation des Moudjahidin du peuple d’Iran (OMPI ou MEK en anglais). Par Nicolas Carras

Maryam Radjavi se présente comme la présidente élue du Conseil national de la Résistance iranienne, porteuse d’un projet de république démocratique, laïque, égalitaire et non nucléaire pour l’Iran.

Elle met en avant un programme en dix points centré sur le suffrage universel, la séparation de la religion et de l’État, l’égalité femmes-hommes et l’abolition de la peine de mort.

À l’international, elle apparaît comme une figure d’opposition modérée et respectable, régulièrement invitée à s’exprimer devant des parlementaires occidentaux et soutenue par certains responsables politiques européens et américains.

Mais cette image publique s’inscrit dans l’histoire plus large de l’Organisation des moudjahidin du peuple iranien (OMPI/MEK), dont elle est issue et dont elle a longtemps été l’un des cadres centraux aux côtés de Massoud Radjavi.

Toute analyse de son positionnement actuel suppose donc de rappeler ce passé organisationnel, idéologique et stratégique afin de comprendre la continuité — ou les éventuelles ruptures — entre le discours contemporain et l’histoire du mouvement.

Maryam Radjavi ne sort pas de nulle part. Il faut bien prendre conscience d’où elle vient, de l’ombre idéologique et sectaire dans laquelle elle a été formée, au sein d’une organisation qui a façonné chaque pensée, chaque geste, chaque relation selon le culte du chef et de sa personne.

L’OMPI, les Moudjahidin du peuple, n’a jamais été simplement un mouvement d’opposition iranien : c’était un instrument de pouvoir totalitaire, où la discipline idéologique remplaçait le jugement et où l’adhésion ne se négociait pas, elle se subissait.

Maryam Radjavi, comme Massoud Radjavi, s’est formée dans une culture d’embrigadement idéologique, de discipline absolue et de sacrifice total au profit de l’organisation.

Lorsque, plus tard, ils ont pris la tête du mouvement, cette culture ne s’est pas atténuée : elle s’est institutionnalisée autour d’eux. Les militants ont alors été soumis à des règles encore plus strictes : rupture des liens familiaux, séparation forcée des couples, enfants envoyés à l’étranger et confiés à des structures contrôlées par l’organisation, dans des cérémoniaux d’allégeance où les parents promettaient leur dévouement total à Massoud et Maryam.

Le mariage lui-même fut transformé en esclavage : le divorce obligatoire imposé aux militants, et les unions consenties non par choix mais par désignation du chef, parfois simplement par le jet de quelques photos devant le candidat choisi.

Toute forme d’attachement personnel, toute culture, tout désir intellectuel était criminalisé ; la lecture, la musique, la télévision, même le Coran, étaient strictement encadrés ou interdits. Le moindre penchant pour la culture ou l’intellect était considéré comme une faiblesse et pouvait être sanctionné.

Radjavi se présentait parfois comme inspiré par Dieu, et Maryam comme son complément indispensable, et chacun de leurs noms devait être scandé dans les rituels religieux, au-dessus des guides spirituels traditionnels.

L’OMPI a pris sa forme actuelle après des décennies de violence, d’expérimentation militaire et de radicalisation. Dès les années 1970, les Moudjahidin ont abandonné le pacifisme pour embrasser la lutte armée. Ils ont formé des groupes spécialisés : renseignements, approvisionnement en armes, préparation des explosifs, formation militaire. Dès les années 70, l’OMPI a reçu formation et assistance de l’OLP, de factions palestiniennes radicales au Liban et en Syrie, Ils ont été entraînés dans les camps de l’OLP, manipulant explosifs, organisant attentats et assassinats ciblés.

Leurs premières opérations visaient des figures de l’État iranien et des symboles occidentaux : ambassadeurs, entreprises américaines et britanniques, représentant l’influence étrangère.

Chaque échec coûtait des vies : lors d’un attentat contre une centrale électrique en 1971, 120 membres furent arrêtés, dont quinze leaders. Ces échecs ne freinèrent pas l’organisation, au contraire : ils radicalisèrent les militants et renforcèrent la conviction que la violence était un instrument légitime contre un régime oppressif.

Quand la révolution islamique éclata, l’OMPI tenta de s’imposer comme arbitre de la justice, investissant prisons et tribunaux pour inciter à des condamnations à mort.

Les relations avec le nouveau régime se tendirent, et Massoud Radjavi réalisa qu’il n’avait aucune place dans la direction iranienne.

L’organisation se transforma alors en une machine de terreur permanente, multipliant attentats et assassinats, visant aussi bien des civils que des responsables militaires ou religieux, jusqu’à atteindre le chiffre revendiqué de 7 500

« agents du régime » tués ou blessés entre 1982 et 1985.

L’implantation en Irak marqua une nouvelle étape : les Moudjahidin devinrent troupes supplétives de l’armée irakienne, participant à la répression des Kurdes et à la défense du régime de Saddam Hussein.

Les dissidents Haqqé Mani et Mohamed Reza Eskandari témoignent des massacres, des exécutions sommaires, des interrogatoires et des livraisons de civils kurdes aux forces irakiennes.

Des rapports du Département d’État américain des années 1990 et 2000 ont mentionné que l’OMPI aurait « assisté » les forces irakiennes dans la répression des soulèvements de 1991. Ces formulations restent prudentes, mais elles ont contribué à installer l’idée d’une participation au dispositif militaire baasiste au moment des opérations contre les insurgés chiites et kurdes.

Après 2003, avec la chute de Saddam Hussein, des responsables irakiens — notamment dans les milieux chiites et kurdes — ont publiquement accusé l’OMPI d’avoir pris part à certaines opérations dans les provinces de Diyala et de Kirkuk. Des responsables kurdes ont affirmé que des unités du mouvement auraient été vues aux côtés de forces irakiennes lors de la reprise de zones stratégiques, et que des civils auraient été tués dans ces opérations. Ces accusations ont alimenté, en 2010, la décision du Tribunal pénal irakien d’émettre des mandats d’arrêt contre plusieurs dirigeants du mouvement pour des faits liés à la répression de 1991.

En parallèle, d’anciens membres du MEK ayant quitté l’organisation ont livré des témoignages affirmant que des colonnes de combattants avaient été déployées pour sécuriser certaines routes ou appuyer les forces irakiennes face aux insurgés. Ces récits décrivent des opérations de contrôle territorial et de combats localisés. Cependant, ils restent difficiles à vérifier indépendamment, car ils reposent largement sur des déclarations individuelles.

À l’inverse, le mouvement a toujours nié catégoriquement toute participation à la répression des Kurdes ou des chiites, affirmant que ses forces étaient positionnées uniquement pour se défendre ou pour protéger leurs camps. Il s’appuie notamment sur des déclarations de responsables kurdes — dont une lettre attribuée à Hoshyar Zebari dans les années 1990 — indiquant que le MEK n’aurait pas combattu les forces kurdes durant l’Intifada de 1991. L’organisation soutient également que les accusations proviennent en partie de campagnes de désinformation du régime iranien visant à la discréditer.

En résumé, plusieurs sources occidentales, irakiennes et des témoignages d’anciens membres convergent pour affirmer qu’il y aurait eu au minimum une coopération opérationnelle ou logistique avec l’appareil militaire irakien au moment de la répression des soulèvements de 1991. Mais l’ampleur exacte de cette implication — participation directe aux combats contre des civils kurdes, rôle de soutien périphérique, ou simple co-localisation avec les forces de Saddam — demeure un point de controverse historique, jamais tranché par un jugement international indépendant et définitif.

La logique interne du mouvement était cruelle : “La liquidation d’un seul partisan du régime vaut la mort de huit d’entre nous”, disait Radjavi, justifiant la perte massive de combattants pour des gains limités. Logique de sacrifice assumé, propre aux mouvements révolutionnaires militarisés : l’idée que la mort de ses propres combattants est acceptable, voire valorisée, si elle permet d’éliminer un représentant du régime iranien (Pasdarans, cadres du pouvoir, responsables sécuritaires, etc.). Ce type de formulation s’inscrit dans une rhétorique de lutte totale, où la valeur symbolique de l’action prime sur le coût humain interne.

La stratégie militaire se doublait d’une organisation interne sectaire : séances d’autocritique, confession, surveillance des relations sentimentales, interdiction de tout contact avec le monde extérieur, isolement complet, manipulation spirituelle.

Haqqé Mani décrit les opérations militaires contre l’Iran et l’échec de certaines, avec des pertes humaines considérables, la participation enthousiaste puis conflictuelle lors de l’invasion du Koweït, et enfin la collaboration directe avec l’armée irakienne contre les Kurdes.

Mohamed Reza Eskandari ajoute que l’OMPI a exécuté des déserteurs irakiens, livré des Kurdes aux services irakiens et déporté des enfants en Europe, parfois malgré la volonté de leurs parents, imposant une discipline radicale et un contrôle total sur la vie de ses membres.

Maryam Radjavi s’inscrit dans ce continuum : derrière la façade libérale ou humanitaire que certains médias occidentaux peuvent montrer, il faut regarder dans l’arrière-boutique.

Les campagnes de lobbying, les associations écran et les collectes de fonds supposément humanitaires n’étaient que des vitrines pour renflouer les caisses de l’organisation et maintenir son influence politique, avec l’appui discret de services occidentaux et d’hommes de réseau.

La structure est restée sectaire.

L’OMPI, depuis ses débuts, n’a jamais fonctionné en vase clos : elle s’est entourée de réseaux et de soutiens douteux qui trahissent l’ombre de ses alliances stratégiques et parfois criminelles.

À cela s’ajoutent les liens évoqués avec certains services occidentaux, en particulier israéliens, et plus indirectement américains, dans le contexte de la confrontation stratégique avec la République islamique.

Plusieurs enquêtes journalistiques et analyses de sécurité ont affirmé qu’au cours des années 2000, notamment autour des révélations sur le programme nucléaire iranien et des opérations clandestines visant des infrastructures ou des scientifiques, des réseaux liés à l’OMPI auraient servi de source de renseignement ou d’interface opérationnelle pour le Mossad. L’organisation aurait fourni des informations issues de ses contacts internes en Iran, informations ensuite exploitées dans la guerre d’ombre opposant Israël et Téhéran.

Du côté américain, il n’existe pas de preuve publique d’un parrainage officiel par la CIA, mais des responsables de la défense et du renseignement auraient envisagé d’utiliser les capacités humaines et les réseaux du mouvement comme source d’information contre le régime iranien, notamment après la chute de Saddam Hussein et la perte de la base irakienne du MEK.

L’organisation a toujours nié toute subordination ou coopération formelle avec ces services, dénonçant des accusations politiquement motivées. Il n’en demeure pas moins que, dans un contexte géopolitique marqué par l’hostilité commune envers Téhéran, des convergences tactiques ont été évoquées par diverses sources, ce qui alimente l’idée que le mouvement a pu être perçu — et utilisé — comme un instrument dans des stratégies régionales plus larges, sans que cela n’implique nécessairement un contrôle direct ou permanent de la part de ces services.

Les associations écrans en Europe et aux États-Unis, les opérations de lobbying à Washington, Londres ou Bruxelles, et la manipulation de fonds humanitaires montrent également que l’OMPI a su s’entourer d’intermédiaires peu scrupuleux, capables de transformer la charité ou le politique en instruments de pouvoir.

Même ses alliances avec des groupes armés comme le Jund-Allah du Balouchistan s’inscrivent dans cette logique de coopération avec des acteurs paramilitaires aux méthodes brutales.

Tout cet entrelacs de relations démontre que l’organisation n’a jamais hésité à s’allier à des acteurs moralement ou juridiquement douteux pour renforcer sa survie, sa visibilité et son influence, sacrifiant souvent ses propres membres et civils innocents pour consolider sa position.

Maryam Radjavi n’a jamais renié son passé, n’a jamais rejeté ouvertement tout un ensemble de pratiques dogmatiques, idéologiques et destructrices qui ont façonné l’OMPI et son fonctionnement interne.

Elle a hérité et perpétué un système fondé sur le culte du chef, la discipline absolue, la manipulation psychologique, la répression des liens familiaux et des penchants culturels, ainsi que sur une violence légitimée contre des civils et des opposants.

À partir de là, il est légitime de douter de la sincérité de ses postures actuelles : ses discours dits libéraux, ses apparitions publiques et son rôle de figure acceptable sur la scène internationale ne sont, au mieux, qu’une vitrine soigneusement construite.

Derrière cette façade, les structures originelles et la logique de contrôle, de soumission et de radicalité restent présentes, prêtes à orienter ses décisions et ses actions selon des lignes qui n’ont jamais été explicitement remises en question.

Ces éléments imposent une vigilance constante : il faut toujours se méfier des discours, aussi séduisants soient-ils, car ils peuvent dissimuler des réalités et des intentions profondément obscures.

© Nicolas Carras

Nicolas Carras – Créateur (vidéo – son – photo), artiste, poète https://nicolascarras.wordpress.com/

Quitter la version mobile