Le grossier et subtil antisémitisme de Jean-Luc Mélenchon. Par Jean Mizrahi

Beaucoup se sont indignés de la sortie de Jean-Luc Mélenchon sur la manière de prononcer le nom d’Epstein (voir vidéo). En revanche, peu d’analyses ont cherché à comprendre pourquoi cette intervention suscite, presque instinctivement, un sentiment de malaise ou de rejet.

À mes yeux, plusieurs niveaux de lecture permettent d’éclairer le caractère antisémite de cette prise de parole.

Le premier tient à la focalisation insistante sur l’affaire Epstein. Il s’agit d’un scandale essentiellement américain, impliquant des réseaux de pouvoir situés aux États-Unis. Certes, le nom de Jack Lang a été évoqué dans ce contexte, mais aucun élément ne permet d’affirmer l’existence d’une implication française structurelle. Pourtant, depuis plusieurs semaines, le mouvement de Mélenchon réclame bruyamment — et tout est dans cet adverbe — la création d’une « commission d’enquête ». Or les documents rendus publics sont accessibles à tous, consultables et analysables, y compris à l’aide d’outils d’intelligence artificielle grand public accessibles aux équipes de Mélenchon. On peut dès lors s’interroger sur la finalité politique de cette agitation à quelques encablures d’échéances électorales.

Le second niveau concerne la mise en scène de la prononciation du nom « Epstein ». Dans la séquence vidéo, on entend la salle se réjouir des variations appuyées de Mélenchon entre prononciation anglicisée et tonalités évoquant le yiddish. Ce jeu phonétique n’est pas neutre. Il fonctionne comme un signal implicite — ce que l’on appelle un « dog whistle » — adressé à un public capable d’en percevoir les connotations. Il aurait pu prononcer ce nom simplement, sans insistance ni affectation. Il a choisi au contraire d’en faire un moment de performance, d’en accentuer les inflexions, d’en souligner l’étrangeté supposée. C’est dans cette insistance que réside le message.

Enfin, il y a un élément plus subtil — et plus inquiétant — dans ce jeu sur la prononciation. Aux États-Unis, les noms d’origine européenne terminés en « ein » sont prononcés « in ». On ne dit pas « Weinstaïn » pour Weinstein, mais « Weinstin ». Cet usage est ancien, stabilisé, repris par l’ensemble des médias américains et par les journalistes français familiers de cette norme. De la même manière, on n’a jamais entendu Mélenchon franciser le nom de Joe Biden en « Bidène ». Autrement dit, l’argument de la fidélité phonétique est à géométrie variable.

Or Jeffrey Epstein est né aux États-Unis, de parents américains. Si ses grands-parents ont fui les pogroms d’Europe de l’Est comme de nombreux Juifs ashkénazes persécutés, lui est un produit typiquement américain. Sa prononciation « à l’américaine » correspond à son identité nationale réelle. Insister pour revenir à une sonorité yiddish n’est donc pas un détail linguistique : c’est un geste symbolique.

Ce geste consiste à lui retirer son américanité pour le renvoyer à une condition ancestrale : celle du Juif du ghetto, du Juif d’Europe orientale, du Juif précaire et exposé. On ne souligne pas simplement une origine ; on la réactive comme une assignation. Epstein cesse d’être un Américain impliqué dans un scandale américain pour redevenir, par la magie d’une accentuation forcée, le descendant de populations persécutées. Il est ramené à ce que furent ses aïeux.

C’est là que se situe le fond le plus pervers — et peut-être le plus inconscient — de la séquence. Derrière la moquerie apparente se niche l’idée qu’un Juif ne serait jamais pleinement « comme les autres », jamais totalement intégré à la nation dont il est pourtant citoyen. En réactivant ainsi la figure du Juif d’Europe du XIXᵉ siècle, vulnérable et extérieur au corps national, Mélenchon rouvre aussi la porte à tout un imaginaire antisémite ancien : celui du Juif supposément dissimulé, manipulateur, agissant dans l’ombre pour contrôler les puissants et, à travers eux, le monde. Cette figure, forgée par la littérature conspirationniste et popularisée par les théories du complot modernes, ne disparaît jamais tout à fait ; elle sommeille dans l’inconscient collectif.

Il n’est d’ailleurs pas anodin d’observer que de nombreux commentateurs sur les réseaux sociaux sont beaucoup moins subtils. Là où la séquence politique procède par insinuation et sous-texte, certains internautes plongent sans détour dans la thèse du complot juif, évoquant réseaux occultes, domination mondiale et manipulation des élites. Ce qui, chez l’orateur, pouvait relever d’un signal ambigu, devient chez eux affirmation explicite.

Il faut enfin relier cette dynamique à l’hostilité constante manifestée Par Mélenchon et ses sbires envers Israël. L’existence même d’un État juif souverain contredit la représentation d’un Juif voué à la dépendance ou à la fragilité historique — pogroms dans le monde chrétien, statut de dhimmi dans certains contextes musulmans. L’idée que des Juifs puissent être pleinement acteurs de leur destin national, exercer une souveraineté et une puissance assumées, heurte une vision qui préfère les maintenir dans une position subalterne.

Ce que révèle cette séquence, au fond, ce n’est pas une simple querelle de prononciation. C’est une assignation. Une manière de ramener les Juifs à une condition historique de minorité suspecte, de les priver symboliquement de leur normalité politique et nationale, et de réactiver, fût-ce à demi-mot, les vieux ressorts d’un imaginaire antijuif profondément enraciné.

© Jean Mizrahi

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