Entretien: Quentin Deranque n’est pas mort des suites d’une rixe, comme on a pu le lire dans la presse de gauche, mais après un lynchage en bonne et due forme par des militants antifascistes, explique l’écrivain et académicien *, dont le nouveau livre, « Le cœur lourd », vient de paraître. Selon lui, après cet événement, il est temps que les partis républicains décident de marginaliser LFI.
LE FIGARO. – Quentin, militant identitaire qui était venu protéger des membres du Collectif Némésis, protestant contre la tenue d’une conférence de Rima Hassan à l’Institut d’études politiques de Lyon, est mort lynché par d’anciens membres de la Jeune Garde. Comment expliquer un tel déchaînement de violence ?
ALAIN FINKIELKRAUT. – Depuis la chute du IIIe Reich, l’antifascisme n’est plus la résistance héroïque à un régime totalitaire, mais la lutte confortable contre une menace imaginaire. C’est une idéologie féroce et potentiellement criminelle qui transforme l’adversaire politique en ennemi du genre humain. « Ici, on ne pleure pas les nazis », lisait-on à Rennes sur la banderole des manifestants antifascistes, une semaine après l’assassinat de Quentin Deranque. Aucune poursuite judiciaire n’est envisagée pour les auteurs et les porteurs de cet ignoble slogan. À condition qu’ils soient classés à la droite de la droite, on peut impunément piétiner les morts.
Beaucoup y ont vu le simple résultat, certes malheureux, mais logique, des tensions grandissantes entre l’extrême droite et l’extrême gauche, les renvoyant ainsi dos à dos. Cette analyse vous semble-t-elle juste ?
À en croire la presse qui se dit de gauche, ce sont les exactions des groupes identitaires qui, à Lyon et ailleurs, ont provoqué en retour la mobilisation des antifas. Et on a pu lire dans Libération que Quentin, militant d’extrême droite, est mort des suites d’un affrontement avec les antifascistes. Non, les images en font foi : il ne s’agit pas d’un affrontement, mais d’un lynchage en bonne et due forme. Quentin Deranque n’a pas été battu par KO lors d’une rixe sauvage. Nos antifascistes sont des pogromistes qui se prennent pour des résistants.
Et tandis que Dominique de Villepin vole au secours de La France insoumise en s’alarmant du corridor de respectabilité offert au Rassemblement national, Ségolène Royal, toujours vigilante, toujours à la pointe du combat contre le retour de la bête immonde, vient d’écrire sur son compte X que le fait que « la présidente de l’Assemblée nationale se précipite pour faire une minute de silence à un militant présumé antisémite et néonazi interpelle, aussi condamnable que soit cet assassinat ». Pourquoi condamnable ? Qu’y a-t-il de mal à débarrasser le monde d’un émule d’Adolf Hitler ? Les lyncheurs doivent être remerciés : ils ont fait œuvre de salubrité publique.
Ce qu’on sait de Quentin, c’est que, converti récemment au catholicisme, il aimait assister aux messes en latin et qu’il était un sympathisant de l’Action française, groupe monarchiste qui invite des conférenciers de tous bords et qui a rompu depuis longtemps avec l’antisémitisme de son fondateur, Charles Maurras.
Vous-même avez été invité à vous exprimer devant l’Action française. Mais vous avez décliné l’invitation…
Deux de mes anciens élèves m’ont, un jour, invité à parler à l’Action française. Je les connais, ils ont des convictions très fortes, mais ils ne sont suspects ni d’extrémisme ni a fortiori d’antisémitisme. Marcel Gauchet est venu parler à l’Action française. J’ai finalement décliné parce que les bien-pensants de Mediapart ou de Télérama auraient sauté sur l’occasion de cette invitation pour dire que j’avais définitivement basculé dans le camp de l’extrême droite. J’ai donc refusé, non pas par lâcheté, du moins je l’espère, mais par prudence.
La droite a pointé du doigt la responsabilité de La France insoumise dans cette violence débridée, notamment à cause de la présence d’un collaborateur parlementaire du député LFI Raphaël Arnault. Peut-on tenir LFI pour responsable de ces violences ?
La conversation civique n’a aucun sens pour les Insoumis. L’insulte leur tient lieu d’échange. On ne débat pas en effet avec les oppresseurs, on les combat jusqu’au renversement final. Robespierristes avant d’être antifascistes, ils conçoivent la politique comme la guerre de l’humanité contre ses ennemis. Souvenons-nous de Thomas Portes mettant le pied sur un ballon à l’effigie d’Olivier Dussopt, alors ministre du Travail. Cette violence incessante dans la rue comme à l’Assemblée nationale pourrit le climat politique de la France. Les Insoumis se reconnaissent sans mal dans les chasses à l’homme que pratique la Jeune Garde sous prétexte d’autodéfense. Tout en regrettant le meurtre de Quentin, ils maintiennent leur confiance pleine et entière en Raphaël Arnault, élu en 2024 sous leurs couleurs. Ils sont donc responsables.
À l’origine de cet événement dramatique, il y a l’invitation de l’eurodéputée Insoumise et propalestinienne Rima Hassan à l’Institut d’études politiques de Lyon. Que pensez-vous de cette invitation politique ?
Au lendemain du massacre du 7 Octobre, Raphaël Arnault a posté un message glorifiant l’acte de résistance du Hamas. Quant à Rima Hassan, elle n’a qu’un seul objectif, la Palestine de la rivière à la mer, et qu’un seul moteur, la judéophobie, à peine déguisée en antisionisme. « Aux sionistes qui me lisent, écrit-elle, je veux dire que vous êtes pour nous ce que les nazis étaient pour vous, et cela vous suivra jusqu’à la fin des temps, jusqu’à la dernière goutte de sang. » Ce message est un aveu. Les nazis ne traquaient pas les sionistes, mais les Juifs, quelle que fût leur obédience, sionistes, antisionistes, athées ou pratiquants.
C’est contre les Juifs que la pasionaria au keffieh s’acharne quotidiennement. C’est le peuple génocide qu’elle voue aux gémonies. Et c’est en tant qu’antisémite qu’elle a été reçue avec tous les honneurs à Sciences Po Lyon. L’antisémitisme, en effet, n’est plus raciste, mais impeccablement antiraciste et revêt maintenant, dans les universités, les oripeaux de la vertu. Sous l’effet de la politique israélienne, on n’a pas seulement le droit, mais le devoir de haïr les Juifs jusque dans les hautes sphères de la pensée. Les boomeurs sont aujourd’hui chargés de tous les péchés de la terre. Essayant vaille que vaille de penser par moi-même, je n’ai pas de solidarité générationnelle, mais je me souviens qu’en 68, nous étions tous des Juifs allemands, alors que les étudiants qui naissent à la politique par ce qu’ils croient être la cause palestinienne sont tous des antisémites enragés. Dans une boucle WhatsApp, deux professeurs de Sciences Po Paris ont justifié la mort de Quentin en ces termes : « Ces nazillons ont récolté ce qu’ils cherchaient et ce à plus d’un titre. » La barbarie aux couleurs du bien, voilà la confusion dont il faut impérativement sortir.
Cet événement est-il le signe avant-coureur d’un réchauffement brutal et général des passions politiques françaises ? Est-ce sensationnaliste de parler de prémices de guerre civile ?
Grâce au front républicain, des antisémites passionnés comme Raphaël Arnault, Aymeric Caron, Thomas Portes, David Guiraud, Ersilia Soudais ou Sébastien Delogu siègent à l’Assemblée nationale. À mener aujourd’hui les combats d’hier, nous allons vers le pire. « S’il y a des antifascistes dans notre pays, c’est bien parce qu’il y a des fascistes », a dit Manon Aubry. C’est, au contraire, parce qu’il y a des antifascistes que tous ceux qui ne souscrivent pas aux thèses de la gauche radicale, notamment sur l’immigration, sont traités de fascistes et se trouvent par là même exclus de l’humanité commune. Pour empêcher la guerre civile, il faut que les partis républicains se ressaisissent, qu’ils marginalisent définitivement La France insoumise et que la refondation de l’école et la réponse à l’angoisse existentielle des Français devant le délitement de leur patrie soient érigées par les uns et les autres en grandes causes nationales.
« De quoi Nicolas Sarkozy est-il le nom ? », demandait Alain Badiou en 2007 et il répondait doctement : « Pétain. »« Nous vivons un moment pétainiste », affirme Jean-Luc Mélenchon en 2026. Il est temps de sortir du somnambulisme et de regarder, pour la changer, la réalité en face. Sinon, la France s’enfoncera irrémédiablement dans son marasme.
Entretien réalisé pour Le Figaro par Alexandre Devecchio et Eugénie Boilait
