Tribune Juive

Quand l’histoire se rappelle aux Juifs. Par Sonya Zadig

L’antisémitisme comme révélateur d’une crise française

Ce ne sont pas les Juifs qui se souviennent. C’est l’histoire qui se rappelle à eux. Et lorsqu’elle revient, ce n’est jamais une affaire communautaire. L’antisémitisme constitue toujours un diagnostic collectif: il dit moins quelque chose des Juifs que de l’état moral d’une société.

Il n’appartient pas aux Juifs de gérer l’antisémitisme. Ceux qui en sont la cible ne peuvent en porter la responsabilité politique. Une société qui délègue à une minorité le soin de contenir la haine dirigée contre elle reconnaît déjà son propre renoncement.

L’antisémitisme n’est pas une opinion. Il est une structure de pensée: une manière simplifiée d’organiser le monde lorsque celui-ci devient incertain. Il transforme l’angoisse en accusation, la crise en récit moral, la complexité en désignation d’un responsable. Le Juif cesse alors d’être un individu pour devenir une explication.

C’est pourquoi cette haine ne disparaît jamais. Elle change de vocabulaire, jamais de fonction.

On a cru que la Shoah avait clos l’histoire. Illusion rétrospective. Les catastrophes n’effacent pas les structures symboliques; elles les déplacent.

Au XXᵉ siècle, près d’un million de Juifs ont quitté le monde arabo-musulman sous la contrainte des violences, des spoliations et des pressions politiques. En quelques décennies, une présence bimillénaire s’est éteinte dans un silence largement absent du récit occidental.

Durant des siècles, le Juif y vivait sous le régime du dhimmi: existence tolérée mais juridiquement et symboliquement subordonnée. La souveraineté juive demeurait impensable. Le Juif pouvait vivre, à condition de ne jamais apparaître comme sujet politique autonome.

Les Juifs sont partis. Les représentations, elles, ont circulé.

Une partie des migrations musulmanes a également transporté avec elle une configuration historique dans laquelle le Juif demeurait pensé comme dhimmi, c’est-à-dire comme minorité tolérée mais subordonnée. Lorsque cette représentation rencontre des sociétés fondées sur l’égalité civique et la souveraineté juive, elle tend à inverser les places, le Juif autonome pouvant alors être perçu comme illégitime, voire assimilé au persécuteur.

Le choc est alors symbolique: ce qui était subordonné apparaît souverain; ce qui était assigné devient autonome. Cela représente un point d’insupportable pour certains.

Ainsi l’histoire revient — non comme souvenir, mais comme conflit de représentations.

Le conflit israélo-palestinien a fourni le langage de cette réactivation: colonisation, apartheid, génocide. Lorsque ces termes cessent d’être analytiques pour devenir exclusivement moraux, une inversion s’installe. L’ancien persécuté devient le persécuteur paradigmatique.

Critiquer un gouvernement relève du débat démocratique. Transformer une identité en faute morale globale relève d’un mécanisme bien connu de désignation.

Le 7 octobre a accéléré ce basculement. Les positions se figent: le Palestinien tend à incarner la victime absolue; le Juif — souvent réduit au « sioniste » — devient le bourreau structurel. La haine ne se nomme plus comme telle: elle parle désormais le langage de la justice.

L’antisémitisme ne décrit pas les Juifs; il révèle celui qui le produit. Il procède d’une projection: déposer au dehors ce qui demeure impossible à élaborer en soi.

Jean-Jacques Moscovitz parle d’« asémitisme ». Le terme désigne précisément un processus d’effacement: le Juif réel disparaît derrière une abstraction. Le sujet devient interchangeable; la présence se réduit à une fonction symbolique.

On ne rencontre plus des personnes. On administre une catégorie.

La polarisation politique contemporaine accentue ce phénomène. Lorsque l’affrontement identitaire remplace l’analyse, la question juive devient marqueur de camp, instrument rhétorique ou variable électorale.

Il n’appartient pas aux Juifs de corriger ces projections. Il revient à la nation d’examiner ses propres dérives symboliques.

Une République protège des citoyens; elle ne distribue pas des rôles historiques.

Le silence, les prudences et les calculs électoralistes produisent toujours le même effet: l’inquiétude — puis parfois le départ.

Une France qui verrait partir ses Juifs ne perdrait pas seulement une minorité. Elle perdrait une part de sa mémoire critique, de sa vigilance morale et de sa continuité historique.

Car une nation se mesure moins à ses principes proclamés qu’à ceux qu’elle parvient réellement à protéger.

Et cette perte ne serait pas seulement juive. Elle serait française.


© Sonya Zadig

Psychologue clinicienne, psychanalyste, linguiste et écrivain, Sonya Zadig, connue pour ses travaux sur l’apostasie dans l’islam, la liberté de conscience, et sa position très critique envers l’islam traditionnel, s’est toujours réclamé d’une proximité avec la culture juive, qu’elle associe à son amour des mots, à une expérience de liberté et à une réflexion critique sur l’antisémitisme dans les sociétés musulmanes et sur le rapport entre judaïsme et modernité.

Cette proximité, qui se manifeste dans ses prises de position et dans des entretiens où elle évoque la mémoire des Juifs tunisiens de son enfance et son attachement à des valeurs littéraires et culturelles juives, a été proclamée avec le Texte « Not in my name » qu’elle publia au lendemain du 7 octobre.

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