Tribune Juive

« Murmuration ». Interview de Christophe Kotanyi autour de l’œuvre du philosophe Béla Tábor

Par Daniella Pinkstein

Pour Tribune Juive

Christophe Kotanyi dans son appartement de Berlin-Schöneberg
Béla Tábor

Il y a plus de vingt ans, je débarquais comme une bleue, une « verte » dirait-on en yiddish, en Hongrie. D’abord à Debrecen au nord, à la recherche de ce qu’il restait de la mémoire juive, puis à Budapest. J’ignorais encore que j’allais y passer de longues années, et surtout que je ne quitterais jamais cette région spirituellement. L’Europe centrale m’a tout d’abord imprégnée plus vite que l’encre sur le papier, malgré déjà mon désir de tout retranscrire, cette Europe insensée, bouillonnante, plusieurs fois déchirée, partiellement effacée, puis oubliée pour ce qu’elle fut : ce rayonnement au-dessus de ce que l’on croyait avant-guerre devenir une civilisation moderne. Puis ce fut la Hongrie, et ses paradoxes quelquefois insurmontables, qui marquèrent durablement mon point de vue, mon lien à toute réflexion historique. Je rentrais dans cette Hongrie à quelques années de la chute du communisme, j’y entrais avec toute l’innocence et la bêtise de mes a priori. Etudier les juifs hongrois fut au départ une aporie impossible, car pas un fait qui ne soit contredit par un autre. Et plus je tentais d’y remédier par des recherches académiques, plus je sombrais dans mes propres vacances, mes lacunes, mes racines perdues. Ce cheminement, comme un long exil, rude quelquefois rocailleux le plus souvent, fut décisif.

 Je dois remercier Dr Agnes Horvath qui me fit connaître la pensée de Béla Tábor, philosophe que vous allez découvrir ici, et qui m’ouvrit un chemin de lumière qui ne s’est à ce jour jamais assombri. Et je pourrai redire mot pour mot ce que vingt ans plus tôt j’écrivais déjà pour la remercier.

« En mon nom, je voudrais ajouter que l’indécente solitude que semblait porter ma judaïté, cette solitude dans le temps, dans l’histoire, voire parmi les miens, cette solitude de juif errant, j’ai cessé un jour de la tenir comme mon unique identité, ce jour très précis où je vins en Hongrie.

Le mot « langue hébraïque », ivrit, contient en son sein ivri, le passage, la continuité, se mouvoir en avant dans le miracle de la Création. Abraham est en marche, Moïse est en marche, l’important n’est peut-ˆêtre pas d’y arriver, mais d’y aller. Être en chemin. Tabor Béla m’a remise en chemin, parmi vous, juifs hongrois, et parmi ceux qui ont constitué et qui continuent à bâtir jusqu’à ce jour mon identité » (Budapest, 2004) »

Pour la première fois les œuvres bientôt complètes du philosophe hongrois Béla Tábor nous deviendront accessibles grâce à la traduction de Christophe Kotanyi, dont la profession d’astronaute ne semblait pas exactement prédestiner à une telle mission. Est ici présenté le premier volume : « Personnalité et individualité ».

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Cher Christophe Kotanyi, vous avez commencé la traduction des œuvres complètes de Béla Tábor, œuvre majeure dans la philosophie juive contemporaine. Vous avez sorti quatre volumes, « Personnalité et individualité » et « Logos et sophia » de Béla Tábor, ainsi que « De l’esprit de la langue » et « Le signe universel » de son ami et collaborateur Lajos Szabó (chez l’Harmattan, 2024). Ma première question tient, veuillez m’en excuser, de la curiosité. Comment un astronome en est-il arrivé à envisager un tel projet, si colossal d’une part, et si loin à première vue de votre champ disciplinaire ?

Si je me suis lancé dans l’astronomie, ce fut en partie en vue de ce projet. Béla Tábor a développé sa pensée sous l’impulsion de son très proche ami Lajos Szabó. Szabó insistait sur l’importance du nouveau rôle que joue l’astronomie dans notre vie de tous les jours, c’est de plus en plus évident, nos téléphones par exemple exigent le travail des astronomes pour fonctionner. Moi-même j’ai travaillé à des listes de sources astronomiques servant de repères pour les satellites de communication. Mais Szabó voyait plus loin, il voyait venir le numérique avec tout son cirque carnavalesque, tant positif que négatif. Or le numérique, tout comme l’astronomie, travaille avec les grands nombres. C’est ainsi que Szabó et Tábor m’ont mené à l’astronomie.

Le projet a une longue histoire. Notre émigration en 1956 avait comme but avant tout de publier Szabó et Tábor en Occident, car ils étaient interdits en Hongrie, dû à leur opposition à la dictature stalinienne. C’est ce projet qui vient d’aboutir. Ne me demandez pas pourquoi cela a pris tout ce temps, mais je vais tout de même vous le dire. Après la chute du régime en 1990, il a fallu encore attendre la publication des manuscrits. Et puis il fallait encore les assimiler, et ce n’était pas facile. C’est que la Hongrie n’a pas de tradition philosophique, Szabó et Tábor durent développer un tout nouveau langage, de là des difficultés de traduction. Mais je crois qu’on y est.

Pourquoi Béla Tábor ?  Pouvez-vous nous dire qui il était, nous introduire à sa philosophie, et dans quelles circonstances elle a émergé ?

Tábor était jeune journaliste à ses débuts quand il a rencontré Szabó, et cette rencontre lui donna sa nouvelle orientation. Ils étaient tous les deux juifs et marxistes engagés. Comme beaucoup d’autres, ils cherchaient l’issue aux impasses du stalinisme et de l’hitlérisme, à ces grandes impasses du 20ème siècle, et eux aussi avaient conclu que cela exigeait de retourner aux sources de la philosophie même d’avant ses débuts. Tábor entreprit cela sous le titre de « préhistoire de la réalité ». Ils y ont travaillé ensemble dans la décade précédant la seconde guerre mondiale. Au retour des camps de concentration, ils ont continué ce travail avec un petit groupe de jeunes gens. Pour eux, les questions spirituelles exigeaient l’atmosphère de confiance de la communauté d’amis. Ils rejoignaient là Martin Buber et Franz Rosenzweig, donc la pensée dialogique juive du 20ème siècle et la tradition juive millénaire. Mon père transmit leur pensée aux situationnistes de Paris, ce fut sa contribution à mai 68, mot d’ordre « participation ». Le discours impersonnel passe à côté de la chose.

Ils publiaient peu et ne cherchaient pas l’accès aux milieux académiques, de même que les situationnistes d’ailleurs. Ils firent partie intégrale de ma vie, ou plutôt moi de la leur.

Béla Tábor est-il d’abord un philosophe hongrois qui s’adresse en premier lieu aux hongrois ? Ou au contraire sa pensée représente-t-elle celle de tous les juifs d’Europe et plus largement des juifs dans le monde ?  Vous vivez à Berlin, est-ce que par exemple, son œuvre a été traduite en allemand ou dans toute autre langue ?

Tábor a publié un seul livre de son vivant, « La judéité à la croisée des chemins » de 1939. Il le commence en disant « ce livre a été écrit par un juif hongrois pour les juifs hongrois ». Or il nous explique plus loin que le langage de la Bible est personnel et métonymique. Le « peuple d’Israël » par exemple représente « métonymiquement », pars pro toto, toute l’humanité. Car la Bible parle du Dieu personnel, parlant, elle évite donc l’abstraction « impersonnelle », le concept abstrait de « l’humanité », de « l’humain en général ». Ce concept vient d’une autre tradition, de la philosophie grecque. Autrement dit, son livre s’adresse au monde entier.

            Ceci dit, je le traduis actuellement en allemand et en anglais. Si je l’ai d’abord traduit en français, c’est que j’ai été éduqué en français. Le fait est que Tábor est difficile à aborder par l’écrit, c’est d’ailleurs tout le thème de cette pensée « dialogique ». Comme il avertit lui-même au début du livre, pour parler de l’esprit de manière sensée, il faut la conversation entre « le moins de personnes possible, au mieux entre deux personnes ». C’est lors de mes quelques petites conversations avec lui que j’ai compris ce que c’est que d’être juif, et puis le livre m’en a appris plus. Je pense que c’est une œuvre de grande valeur et à portée universelle.

L’ouvrage que vous avez traduit date de 1939, certaines assertions sont particulièrement poignantes, étant donné les événements à venir – les ténèbres étant déjà au seuil de ses écrits. Pourquoi, selon vous, Béla Tábor exhorte-t-il les juifs à repenser leur judaïsme à cette époque précise ? Est-ce vraiment pertinent d’affirmer en 1939 que « la voie du salut mène par la triple unité de la foi en soi, de la connaissance de soi et e la volonté de soi », à la veille de l’anéantissement des juifs d’Europe ?

Oui, le message de Tábor est que les juifs doivent reprendre conscience d’eux-mêmes, de qui ils sont, ce qui s’est d’ailleurs passé au plus tard en 1948 avec la création hautement dramatique de l’Etat d’Israël. Ce fut un épisode vraiment héroïque digne des grands récits bibliques. Son livre est en fait une critique des juifs assimilés et un avertissement : si nous sommes incapables d’affirmer notre valeur, comment le monde le pourrait-il ? Il ne participait à ma connaissance pas beaucoup à la vie de la communauté juive, mais je n’en sais à vrai dire pas grand-chose. Après la guerre, et jusqu’à la fin de la dictature soviétique, cette vie était d’ailleurs pratiquement inexistante. Quant à Szabó, il venait d’une famille protestante mais rejoignit la communauté juive à la veille de la guerre, comme défi aux nazis et comme signe de ralliement – un geste de philosophe. Cela lui valut Auschwitz. L’anecdote est la suivante : pour se faire inscrire aux registres de la communauté, il fit la file pendant des heures avec Tábor qui l’accompagnait,  et avec ceux qui venaient pour se faire rayer.  Quand vint son tour, on ne voulut pas le croire, « un fou ! », sur quoi il répondit, « je ne suis pas fou, c’est Hitler qui est fou ».

            Si nous ne croyons plus aux valeurs juives, c’est que nous ne savons plus ce qu’elles sont et cela nous laisse sans défense. Le livre tente de remédier à cela et de dégager l’essentiel.

Intitulé originellement en hongrois « Les deux voies de la judéité », comment définiriez vous ces « deux » voies. Sont-ce deux chemins contraires ?

Bon, je dirais que ce qu’il dit, c’est qu’être juif, c’est s’engager pour l’esprit, c’est le sens du « monothéisme ».. L’autre voie, c’est celle des autres choses. Sa critique est que l’assimilation, l’athéisme, le sécularisme sont des options pour ces autres choses, en fin de compte le « nivellement par le bas ». Il n’était bien sûr pas le seul à le dire, mais il essayait de cerner l’aspect plus spécifiquement juif.

La traduction d’une pensée si complexe n’a certainement pas dû être aisée, quel fut tout d’abord votre parti pris de traduction, « une littéralité absolue », ou au contraire une certaine liberté pour trouver en français le juste terme ? Quelles furent à ce sujet vos plus grandes difficultés ?

J’ai tenté avant tout de rendre la voix de Tábor, à la fois dense, directe et précise. Donc que cela soit fidèle au contenu mais aussi que cela sonne bien. J‘avais fait une première tentative il y a presque quarante ans, sur la base d’un fragment trouvé à Budapest, et ce fut un échec. Pour trouver le bon ton, il m’a fallu toute l’œuvre, y compris celle de Szabó, car ils sont inséparables. Le hongrois est une langue directe, dense et impulsive, il a fallu beaucoup repenser pour le français. Le hongrois est tout en contrastes, impulsion et précision, cela se perd facilement en français. L’allemand et l’anglais posent des nouveaux problèmes. Cela donne presque des textes différents.

            Il existe une traduction anglaise pas encore publiée, qui a opté pour la fidélité littérale. Un ami de langue anglaise m’a dit qu’elle est pour lui en beaucoup d’endroits presque incompréhensible.

            Cela commence par le titre, littéralement « les deux voies de la judéité ». On comprend bien sûr, mais le hongrois exprime une tension, le français est déjà plus neutre. C’est pourquoi j’ai choisi « à la croisée des chemins », où il y déjà cette implication.

Peut-on dire que Béla Tábor était sioniste ? Défendait-il l’idée d’un retour des juifs sur leur terre ancestrale ?

Bonne question, chère Daniella. A mon avis, il considérait la question comme somme toute secondaire. Elle pouvait avoir été importante dans l’urgence du moment, mais le retour à la conscience de soi de la part de la judéité contemporaine avait pour lui plus d’importance. La création de l’Etat d’Israël fut certainement une affirmation inouïe de cette conscience de soi, dans ce sens on peut dire qu’il était sioniste. Peut-être les cadres d’un Etat national moderne sont-ils trop étroits pour la réalité spirituelle universelle qu’il voyait dans le judaïsme. La spécificité du judaïsme, dit-il dans la « croisée des chemins », est l’engagement pour l’esprit en tant que peuple, mais pas nécessairement dans le sens de l’Etat national moderne. Peut-être était-il proche de Martin Buber sur ce point aussi, mais je ne le sais pas vraiment.

Le christianisme, dans un sens, pourrait être vu comme ayant été à ses débuts une affirmation de l’universalité de l’esprit juif. Son dérapage est une autre question. Si je ne me trompe pas, ce fut l’idée de Franz Rosenzweig et de son grand ami Eugène Rosenstock.

Tout au long de « La judéité à la croisée des chemins », il est question du concept de « sacrifice », employé sous différentes formes, « héroïsme sacrificiel », « gloire du destin sacrificiel », qu’entendait-il exactement par ce terme ?

Ah, il en donne une définition très précise à la p. 93 : échanger la valeur inférieure contre celle supérieure, renoncer à la valeur inférieure au profit de celle supérieure. Rien d’un « masochisme moral », insiste-t-il encore. Pas tant la renonciation à soi, au contraire, l’affirmation de soi, la revendication de la valeur supérieure. Revendication, comme le dirait Mallarmé, de notre « native noblesse ».

Arrogance juive, dira-t-on ? Celle du « peuple élu » ? Justement pas. Souvenons-nous que pour Tábor, le peuple élu, « le peuple d’Israël », est une figure métonymique pour l’humanité entière, pour l’humain même, qui est « l’humus », le terreau fertile, de même que Adam est « l’adamah » (fut-ce une traduction de l’hébreu ?), Ce même Adam qui fut créé à l’image divine et appelé à « régner sur la création ». Or régner, c’est veiller au bien-être du règne. Une idée très peu moderne, nous y associons plutôt l’exploitation. Tábor nous appelle à retrouver le sens originel. Je crois que l’Etat d’Israël a été fondé dans cet esprit et fait encore tout son possible pour le respecter, c’est l’idée des kibboutzim, rendre la vie au désert. Le sacrifice, c’est plutôt cela, renoncer à soi pour la communauté. À « l’individuel » pour le « personnel », dirait Tábor, et ce « personnel », ce n’est pas le « collectif ». C’est l’idée du kibbutz, non ? Du kabbetz, de se rassembler, de former la communauté ? Projet social mais aussi spirituel, c’est la différence avec le communisme.

Que devint Béla Tábor pendant la guerre, fut-il déporté ? Puis pendant toute la période communiste ? Enseignait-il ? Peut-on raisonnablement parler de « dissidence » dans son cas ?

Il fut envoyé au front pour creuser des tranchées. Le gouvernement hongrois ne livrait pas les juifs à la déportation, il les envoyait « seulement » au front de l’Est, bien sûr sans armes. Les déportations ne commencèrent qu’avec l’arrivée d’Eichmann en mars 1944. A la fin de la guerre, au printemps de 1945, on retrouve Tábor dans le camp de Theresienstadt où il organisait l’orphelinat pour les enfants abandonnés du camp. Après son retour à Budapest, il tomba avec Szabó dans la mire du régime stalinien et il se retira dans l’anonymat avec son épouse revenue d’Auschwitz et leurs deux enfants. Interdits de publication, ils vécurent de traductions et évitèrent l’action publique. Ses années actives avaient été entre les deux guerres, dans la résistance marxiste contre le gouvernement fasciste, puis dans la résistance contre le stalinisme dans le mouvement marxiste lui-même.

            Il reprit ses conversations avec Szabó, cette fois avec un cercle élargi. Il les continua après le départ de Szabó pour l’Occident. Il se concentra aussi sur la reconstitution de la « préhistoire de la réalité », perdue pendant la guerre. Les manuscrits sont encore en cours d’édition et ont déjà fourni deux volumes posthumes.

En quoi consiste l’originalité, la nouveauté de la pensée de Béla Tábor ?

Elle consiste en la distinction entre l’individualité et la personnalité. La personnalité chez lui représente le principe dialogique, l’individualité le principe monologique. La personnalité nous rapproche, l’individualité nous sépare. La « préhistoire » développe dans l’essentiel le rapport dialectique entre l’individualité et la personnalité. La réalité naît à chaque instant dans ce rapport. « Préhistoire » n’est pas à entendre dans le temps mais dans l’instant. Tábor entendait sa pensée comme « pneumatologique » plus que psychologique ou philosophique, dans le sens de l’unité corps-âme-esprit perdue et retrouvée a chaque instant. C’est une articulation originale et profonde de la pensée juive de Rosenzweig à Levinas. Il me semble même que cette dialectique visait chez lui à surmonter la rupture existentielle fondamentale dont parle Levinas à la suite de Heidegger. Cette rupture, c’est « l’altérité », le fait que je puisse me rapprocher de l’autre autant que je le veux, mais que je ne pourrai jamais être l’autre. Tábor parle du « gouffre que le créateur crée à la création », du gouffre entre lui et la création, et la foi est « l’impératif de surmonter ce gouffre sans le supprimer ». Ce gouffre est aussi celui entre toi et moi, mais aussi entre le mot et la chose, le « signifiant » et le « signifié », le « hiatus » de la langue, comme le dit Agamben. La parole est justement le miracle qui permet de le surmonter. Mais je dois avouer que je connais trop peu Levinas pour pouvoir vraiment les comparer.

            Je vois là l’originalité de Tábor, dans ce condensé de la pensée juive, de la pensée dialogique, qui fut aussi constitutive pour le christianisme au départ et que celui-ci a fini par trahir. Tábor voit l’origine de l’antisémitisme dans les protestations juives, parfaitement légitimes, contre cette trahison.  Comme vous le voyez, dès qu’il nous accroche, il nous mène bien loin.

Certains passages me rappellent fortement certains grands penseurs juifs français. «La voie à la vie éternelle de l’esprit est pavée de vie, et pour que l’être humain atteigne à la Parole vivante divine, il lui faut la parole vive. La parole vivante est ce que nous créons nous-mêmes en chaque instant » (p. 54) fait tant écho à Claude Vigée, à ses « judans », ou ce qu’il nommait encore le « noyau pulsant ». Béla Tábor était-il dans la possibilité d’échanger avec des philosophes ou écrivains juifs européens ? Fut-il influencé par certains d’entre eux ?

Lui et Szabó partaient bien sûr de « L’étoile de la rédemption » de Rosenzweig et du « Moi et toi » de Buber. Ils ne les ont pas connus personnellement, je crois. Tábor a fait un long séjour à Vienne, où il a fait la connaissance de la psychanalyse. Szabó avait fait la connaissance du théoricien marxiste anti-stalinien Karl Korsch à Berlin et de Horkheimer et Adorno à Francfort. Mais ils circulaient surtout dans les milieux intellectuels et artistiques de Budapest.

            Le côté spirituel de la parole vive pourrait être illustré par cette remarque d’Ivan Illich, selon laquelle on disait encore au Moyen-Âge « conspirer », mêler les haleines. L’haleine, le ruach divin, planait au-dessus des eaux, dit la Bible. C’est cela qui se perd dans toute médiation, y compris l’écrit. Le pont au-dessus du gouffre.

Que partage-t-il par exemple, ou au contraire qu’est-ce qui le sépare radicalement d’un Emmanuel Levinas, ou d’un Manitou ?

Tábor comme Levinas développe dans l’essentiel la pensée dialogique comme l’essence même de l’esprit juif. La différence est que Tábor se concentrait sur la pratique dialogique dans sa vie de tous les jours, sans rechercher le milieu académique. Il avait quelque chose du bon vieux rabbin traditionnel.  Cet étrange M. Chouchani, qui fut le grand mentor mystérieux de Levinas, me fait un peu penser à lui. Aussi Friedrich Weinreb, qui semble avoir sauvegardé quelque chose de la grande tradition sous-terraine, underground juive.

            En ce qui concerne Léon Ashkénazi alias « Manitou », ils me semblent déjà appartenir à des mondes plus différents. Je dois encore le découvrir, mais ma première impression toute superficielle est qu’il appartenait plutôt à la tradition rabbinique et talmudique classique, tournée surtout vers les questions internes du judaïsme, vers ce que cette tradition exégétique peut dire aux juifs au sujet d’eux-mêmes, voire ce que les juifs peuvent expliquer d’eux-mêmes au monde. Tábor et Szabó, par contre, étaient tournés plutôt vers la modernité, vers ce que le judaïsme peut dire à la modernité, à l’humain en général. Leurs méthodes aussi divergeaient, Szabó et Tábor se réservaient à la bonne vieille conversation entre bons amis, les conférences et publications n’étaient pas dans leur registre. Ceci dit, l’un n’exclut pas l’autre, il y aurait plutôt une sorte de complémentarité. Je vois plus de ressemblance avec Rosenzweig et Rosenstock, pour qui le christianisme et les religions constituent une affaire interne du judaïsme. Ce fut Rosenstock qui persuada son ami Rosenzweig de rester juif dans l’intérêt même du chrisrianisme, pour sa rédemption, pour ainsi dire, pour soutenir ce moribond vacillant et gâteux. Je vois une attitude semblable chez Szabó et Tábor.

Puis-je vous demander de quelle manière Béla Tábor a influé sur votre propre vision du judaïsme ? Et votre pratique également de celui-ci ?

Oui, je crois que j’ai appris de lui l’importance de la parole vive. Mais aussi que la religion n’est pas une question de confession. Si les différentes « religions » se voient comme antagonistes, c’est soit un malentendu soit de la malveillance. Ce thème constitue tout un chapitre  de la « croisée des chemins ».

Le traumatisme des déportations fut tel que les parents évitaient de mentionner leur origine juive aux enfants encore longtemps après la guerre. Connaissez-vous par exemple « L’homme qui marchait dans sa tête » de Patrick Segal ? Il y raconte comment il ne devint conscient d’être juif que très tard, au moment d’une grande épreuve dans sa vie adulte. Nous fûmes élevés en chrétiens, moi catholique, mes sœurs protestantes, tel père tel fils, telle mère telles filles. Je me sens comme un juif périphérique, un banlieusard religieux. Cela ne m’empêche pas de prendre le métro pour aller à la ville. A Berlin, nous avons découvert avec ma sœur la synagogue, surtout celle de Ben Chorin fils, qui nous a rappelé Tábor avec son mélange d’humour et de chaleur. C’était différent de l’ennui pompeux des messes catholiques, justement l’ennui de la banlieue. Mais nous avions une marraine adorable qui nous soudoyait avec des gros gâteaux.

Nous constatons actuellement une détérioration de la situation des juifs dans le monde (de façon épouvantablement drastique depuis le 7 octobre 2023), croyez-vous qu’un texte de Béla Tábor ait aujourd’hui toute sa pertinence ? Et si oui laquelle ?

Oui, Tábor dirait que la réponse juive une fois de plus doit être l’affirmation de soi, et pour cela le raffermissement de la conscience de soi et de la connaissance de soi. Comme il le dit dans l’introduction à la « croisée des chemins », il s’agit de se libérer de l’action sous la contrainte externe, de reprendre l’initiative. La réaction de l’Etat d’Israël à l’attentat du 7 octobre fut d’ailleurs parfaitement dans cet esprit, une action claire et un message clair, la seule réponse possible à une action criminelle. La traiter aussi comme un défi à la connaissance de soi. Se libérer de la fausse image de soi, du « qu’ai-je fait pour mériter cela ? ».

Être astronome, connaître l’incommensurable, le ciel comme enjeu à la fois de connaissance et de pouvoir, vous lie-t-il à Béla Tábor d’une façon inattendue ?

Mon père a dit quelque part que la fascination des grands nombres astronomiques vient de ce qu’ils nous libèrent de notre petit horizon mesquin, qu’ils nous fournissent l’expérience bienfaisante de l’épiphanie, de la rencontre avec le « tout autre ». Julos Beaucarne, que j’ai connu dans mon enfance, mon professeur de flûte l’accompagnait sur scène, titrait un de ses albums « Mon terroir, c’est les galaxies ». Tábor, pour moi, c’est cela.

Merci Christophe Kotanyi pour cette interview aussi inédite qu’attendue, les œuvres de Béla Tábor étant si méconnues du public français. En vous souhaitant beaucoup de persévérance pour la poursuite de ces traductions, dont nous espérons bientôt les parutions successives.

Entretien mené par Daniella Pinkstein

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Site dédié à Béla Tábor (en traduction) :

https://www.lajosszabo.com/indexTB_francia.html

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