Lettre ouverte à Jérôme Guedj
Monsieur le Député,
Tribune Juive vous défendit lorsque d’autres hésitaient. Elle le fit parce qu’elle crut voir en vous ce qui devient rare en ces temps troublés : une parole qui oblige.
Vous rompîtes, après le 7 octobre, avec La France insoumise.
Vous déclarâtes, au Congrès du Parti socialiste, que Jean-Luc Mélenchon était devenu un « salopard antisémite ».
Vous parlâtes de meurtrissure.
Vous assurâtes qu’une ligne était franchie et que l’antisémitisme, fût-il travesti sous le nom d’antisionisme, ne souffrait point d’accommodement.
Ces paroles n’étaient point légères. Elles engageaient votre conscience.
Or voici qu’en une même journée vous dénoncez la « responsabilité morale » de ce mouvement dans la mort de Quentin Deranque — déclarant qu’il est des alliances qu’un homme droit ne contracte point —
et qu’ensuite vous annoncez que, face au Rassemblement national, vous donneriez votre voix au candidat insoumis.
Quelle singulière promptitude à franchir ce que l’on disait infranchissable.
Vous invoquez la hiérarchie des périls.
Vous refusez le « signe égal ».
Soit.
À vous entendre, je crois lire quelque page des Caractères de La Bruyère :
« Arrias affirme, Arrias se récrie, Arrias condamne ;
Arrias assure qu’une frontière est sacrée ;
puis Arrias la franchit avec la même assurance.
Arrias ne se contredit point, dira-t-on : il évolue.
Mais il évolue toujours dans le sens de son intérêt ».
Ce n’est point changer d’avis qui surprend — car l’esprit peut s’instruire ;
c’est proclamer qu’un principe est inviolable et le traiter ensuite comme chose négociable.
Car enfin : si celui que vous nommiez antisémite l’est véritablement, comment soutenir son camp ?
Et s’il ne l’est point, que valaient vos paroles d’hier ?
Il est des mots qui lient un homme. Il en est d’autres qui ne servent qu’un moment.
Depuis le 7 octobre, depuis les ambiguïtés répétées de LFI sur le Hamas, depuis les silences calculés et les dérives que vous-même dénonciez, les Juifs de France n’attendent point qu’on hiérarchise leurs inquiétudes: ils attendent que les frontières tracées ne soient point effacées au premier calcul.
Tribune Juive vous a soutenu parce qu’elle a cru que vous teniez. Et même que vous vous teniez.
Elle ne le peut plus. Car le caractère d’un homme public ne se mesure pas à la vigueur de ses indignations, mais à l’impossibilité où il se met de s’en dédire.
Vous aviez tracé une ligne. Vous venez, pathétique girouette, de démontrer qu’elle était mobile.
On ne se dédit point sans se diminuer.
Sarah Cattan
