
Une porte frappée à l’aube. Des policiers dans un appartement. Des instruments de rite saisis, emballés, catalogués. Et, dans la foulée, une minorité qui comprend — sans qu’aucune loi ne le proclame — qu’un geste fondateur peut basculer, du jour au lendemain, du côté du soupçon.
Il y a des images qui, dans une démocratie libérale, devraient rester exceptionnelles. Non parce que l’État n’aurait pas le droit d’enquêter — il en a le devoir — mais parce que certaines scènes, par leur charge symbolique, transforment un dossier « technique » en message politique à une minorité, même quand personne ne l’a voulu : votre vie religieuse peut devenir une suite d’exceptions, de risques et de coûts. L’affaire des mohalim à Anvers ne dit pas seulement quelque chose sur la santé publique ; elle révèle une mécanique plus large.
Le 14 mai 2025, à Anvers, des perquisitions menées sur trois sites dans le cadre d’une enquête sur des circoncisions considérées comme illégales ont visé des mohalim. Aucune arrestation n’a été annoncée à l’époque, mais la scène, elle, a fait son travail : elle a produit un choc de confiance. En ce mois de février 2026, on apprend que des poursuites pénales sont engagées contre les trois mohalim anversois. Leur origine ? Des signalements déposés par Moshe Aryeh Friedman, figure ultra-orthodoxe marginale née en 1972 à Williamsburg (New York), installé successivement à Vienne puis à Anvers. Friedman se présente comme « Oberrabbiner », titre dont la légitimité est contestée par la Communauté israélite de Vienne (IKG), qui l’a exclu en 2007, et par le Consistoire central israélite de Belgique. En décembre 2006, il a participé à la conférence de Téhéran organisée par le président iranien Mahmoud Ahmadinejad, tribune négationniste notoire ; le grand rabbin ashkénaze d’Israël, Yona Metzger, a appelé à un herem contre les participants juifs. Friedman a également revendiqué en 2006 une alliance avec le Hamas après une rencontre à Stockholm. Installé à Anvers, il a engagé plusieurs procédures judiciaires contre des écoles haredi qui refusaient d’inscrire ses enfants, obtenant temporairement en 2012-2013 une injonction imposant la mixité à l’école Benoth Jerusalem, sous protection policière. Dans une interview de 2024, il a revendiqué avoir préparé « depuis des années » un dossier contre la pratique de la metzitzah be-peh et avoir contribué à porter l’affaire devant la justice belge.
Le profil de Friedman soulève une question de méthode : dans quelle mesure l’État belge a-t-il exercé une vigilance critique quant à la crédibilité, la représentativité et la motivation du plaignant ? Les institutions juives belges ont souligné que Friedman est perçu comme un paria communautaire, en rupture structurelle avec les autorités rabbiniques reconnues. L’absence de toute vérification quant à la position du plaignant au sein du judaïsme belge manifeste une cécité institutionnelle aux dynamiques internes de la minorité, qui sert objectivement les intérêts de celui qui attaque la communauté de l’intérieur. Cette cécité n’est pas anecdotique : elle révèle un déficit de compréhension sociologique de la part de l’appareil judiciaire et policier, qui traite la plainte comme émanant d’un acteur représentatif de la communauté alors même que celle-ci le récuse.
En mai 2025, la tentation immédiate fut de refermer l’affaire en l’étiquetant “technique” : hygiène, qualification, sécurité médicale. Cela aurait été rassurant car la technique semble toujours soluble dans un protocole mais cette lecture s’avère incomplète parce que l’épisode dit moins sur la circoncision que sur l’État. Lorsqu’un pays refuse d’arbitrer clairement entre des normes générales et une forme de vie minoritaire et qu’il laisse, à la place, une zone grise gouverner l’existence quotidienne de milliers de citoyens, il fragilise progressivement la possibilité même d’une vie juive pratiquante en Belgique.
Quand une enquête devient un signal malgré elle
L’épisode anversois est sorti de l’orbite judiciaire pour devenir diplomatique. En effet, l’ambassadeur des États-Unis à Bruxelles, Bill White, est intervenu publiquement, accusant les autorités belges d’acharnement, qualifiant l’enquête d’antisémite et appelant à une reconnaissance légale des mohalim au nom de la liberté religieuse. La Belgique a convoqué l’ambassadeur, le ministre des Affaires étrangères Maxime Prévot a condamné des propos qu’il juge offensants et trompeurs, rappelant le respect dû aux institutions et l’indépendance de la justice. On peut juger l’intervention d’un ambassadeur mal calibrée, excessive, contraire à l’étiquette. Ce n’est pas ici le sujet. Le sujet, c’est ce que la séquence a révélé avec une clarté brutale : en Belgique, le débat s’est très vite replié sur la forme — souveraineté, séparation des pouvoirs, “la justice suit son cours” — alors que la question réellement politique était ailleurs.
La question finale à se poser est beaucoup plus simple et décisive : La Belgique veut-elle garantir, de manière intelligible et stable, les conditions d’une vie juive pratiquante sur son territoire — ou accepte-t-elle que ces conditions deviennent progressivement impraticables, par accumulation de frictions, de coûts et d’incertitudes ?
La démocratie ne se mesure pas uniquement à la pureté des principes qu’elle affiche. Elle se mesure aussi à la prévisibilité et à la cohérence qu’elle offre à ses citoyens. Or l’incertitude permanente n’est jamais neutre : elle pèse toujours davantage sur ceux dont la vie dépend de pratiques concrètes, répétées, non interchangeables.
Le cœur du problème : la “zone grise” comme mode de gouvernement
Qu’enseigne, au fond, le dossier des mohalim ? Une chose : l’État belge a laissé s’installer un régime où une pratique religieuse centrale est tolérée tant qu’elle reste invisible, et devient passible de poursuites dès qu’elle devient litigieuse. Les autorités belges soutiennent que la circoncision rituelle est permise à condition d’être pratiquée dans un cadre répondant à des exigences de santé publique — notamment par un professionnel médicalement qualifié ou sous supervision médicale, selon l’interprétation rapportée dans la controverse. C’est une position compréhensible du point de vue de l’objectif sanitaire. Mais, du point de vue de la vie juive, la brit milah n’est pas une “option culturelle” qu’on aménage comme un horaire ou une préférence alimentaire : c’est un acte de transmission, une grammaire de l’appartenance.
Quand l’État ne construit pas un dispositif clair conciliant explicitement santé publique et liberté de culte — quand il ne traduit pas ses principes en architecture praticable — il ne tranche pas : il laisse la contingence trancher. Autrement dit : il délègue à des variables instables le soin de décider du possible et de l’impossible. Et c’est précisément là que naît le sentiment d’étouffement : la minorité vit sous un régime de probabilité. Cela se fait depuis des décennies… jusqu’au jour où cela ne se fait plus. Ce n’est pas une interdiction. C’est, dans la pratique, une conditionnalité permanente — une épée de Damoclès juridique qui suffit à transformer une vie normale en vie “à risque”.
Nommer sans outrager : l’antisémitisme d’État “par omission”
Le mot “antisémitisme d’État” choque parce qu’il réveille immédiatement les comparaisons historiques, et parce qu’il semble accuser une intention. Or c’est précisément le mauvais terrain : on ne comprend pas ce qui se joue en Belgique en prêtant aux institutions un projet explicite d’exclusion. Mais il existe une manière rigoureuse, non polémique, d’employer l’idée : non pas comme procès en intention, mais comme diagnostic de structure. Appelons cela antisémitisme d’État par omission : une configuration où l’État ne vise jamais les Juifs, ne proclame aucune politique anti-juive, mais produit — par ses non-décisions, ses arbitrages asymétriques, et ses réflexes de dénégation — des effets cumulatifs qui rendent la vie juive plus coûteuse, plus fragile, et donc moins durable.
Ce cadre n’est pas une incantation. Il peut être aisément testé : si l’État met en place des règles stables, finance la sécurité comme devoir régalien, traite l’antisémitisme contemporain comme une menace structurante, alors l’accusation d’antisémitisme d’État par omission s’effondre. S’il ne le fait pas, la thèse gagne, non par rhétorique, mais par accumulation d’indices. Or, quand on met l’affaire des mohalim en série avec d’autres éléments belges, une cohérence fonctionnelle apparaît.
Le cumul belge : des dossiers distincts, une même trajectoire
D’abord, la question rituelle ne se limite pas à la brit milah. Elle touche aussi à l’alimentation. La Belgique a connu ces dernières années une conflictualité majeure autour de l’abattage rituel. Peu importe ici de refaire le débat philosophique : ce qui compte, pour une analyse politique, c’est l’effet concret. Quand une pratique centrale devient dépendante d’importations, plus chère, plus vulnérable à la logistique et au vent politique, elle cesse d’être un simple “détail communautaire” : elle devient un indicateur de soutenabilité d’une forme de vie.
Puis, la sécurité. En février 2026, l’agence Belga rapporte que la communauté juive demeure la principale cible de menaces terroristes potentielles en Belgique, selon l’organe national d’analyse de la menace (CUTA/OCAM). Ce point est capital : la vulnérabilité n’est pas un “ressenti”, c’est un paramètre structurel reconnu. À partir de là, chaque friction supplémentaire n’est jamais isolée : elle s’empile sur un fond d’anxiété rationnelle. Et lorsque la sécurité apparaît, même partiellement, comme une charge à absorber dans la vie quotidienne — contraintes, dispositifs, parfois contributions additionnelles — la question n’est plus “aimez-vous votre pays ?” ; elle devient “est-il raisonnable d’y rester ?”.
Et maintenant l’antisémitisme comme bruit de fond. Unia a publié un rapport en 2024 analysant les dossiers 2018–2022 et l’impact des événements d’octobre 2023 sur les signalements. Et la presse internationale a relevé qu’Unia a enregistré en 2024 un niveau particulièrement élevé de signalements liés à l’antisémitisme et au négationnisme (277 selon Le Monde). Ici, le point n’est pas de nier le travail d’Unia. Le point est l’écart entre documenter et dissuader. Une institution peut être solide sur le plan procédural, prudente sur le plan juridique, et pourtant produire — involontairement — un sentiment de protection insuffisante chez ceux qui vivent la réalité à hauteur de rue.
Ensuite les symboles. L’exemple d’Alost a durablement marqué les esprits : l’UNESCO a retiré le carnaval d’Alost de la liste du patrimoine culturel immatériel en 2019. Ce retrait ne dit pas “la Belgique est antisémite”. Il dit que, dans certains espaces, des représentations offensantes ont pu se répéter au point de devenir un scandale international. Le droit peut expliquer, dossier par dossier, pourquoi telle action est susceptible de poursuites ou non. Mais la politique doit regarder l’effet cumulatif : une minorité lit l’État à travers ses priorités visibles — ce qu’il tolère, ce qu’il condamne, ce qu’il finance, ce qu’il poursuit avec zèle, ce qu’il laisse en friche.
Enfin l’université et la polarisation importée. En mai 2024, Reuters rapporte qu’à l’ULB, lors de tensions liées à Gaza, le leader de l’Union des étudiants juifs de Belgique a été agressé et que des insultes antisémites ont été proférées ; l’université annonce vouloir déposer plainte. Encore une fois : l’objectif n’est pas de décréter que l’université “est antisémite”. L’objectif est de constater que l’identité juive, dans un climat de polarisation, devient un point d’exposition — y compris dans des espaces censés former à la civilité démocratique.
Aucun de ces éléments, pris isolément, ne suffit à condamner un pays. Mais leur somme produit une trajectoire : une vie juive pratiquante devient plus financièrement coûteuse, plus anxiogène, plus juridiquement instable, symboliquement dévalorisée — et politiquement moins intéressante.
L’exil comme rationalité, pas comme slogan
La Belgique n’est pas un grand pays démographiquement juif. Le dernier rapport de l’Institute for Jewish Policy Research (2020) estime à environ 29 000 le nombre de Juifs s’auto-identifiant comme tels, et 46 000 en incluant les personnes ayant des liens familiaux. La majorité de cette communauté réside à Anvers (environ 30 synagogues) et à Bruxelles. Dans une minorité de cette taille, des départs même modestes fragilisent des institutions (écoles, synagogues, réseaux associatifs) et peuvent enclencher une spirale : moins d’infrastructures, moins de confiance, plus d’envie de partir.
Il serait intellectuellement malhonnête de décréter un exode à partir d’un seul indicateur. Mais il serait tout aussi malhonnête de ne pas voir le mécanisme : quand une vie devient simultanément risquée, coûteuse, et juridiquement imprévisible, le départ cesse d’être un affect ; il devient une option rationnelle. C’est là que l’affaire des mohalim prend une valeur révélatrice. Elle touche à ce qui, pour une partie du judaïsme, n’est pas négociable : la transmission. Si l’État laisse ce rite dans une conditionnalité permanente, il ne dit jamais “partez”. Mais il fabrique un contexte où rester ressemble à un pari.
Que faire : quatre décisions simples, lisibles, non idéologiques
La Belgique n’a pas besoin d’une bataille de déclarations. Elle a besoin d’une politique de cohérence pour changer la trajectoire. En premier lieu, sortir la brit milah de la zone grise, non par un traité ésotérique mais par un cadre simple et lisible : une formation hygiène-sécurité, un protocole, une traçabilité, une articulation claire avec un relais médical en cas de complication, et surtout une reconnaissance explicite que l’on ne peut pas traiter un rite central comme une clandestinité tolérée. Tant qu’il n’y a pas de cadre, il y a une épée de Damoclès. L’État doit assumer la sécurité comme devoir régalien. En effet, si la menace est reconnue comme structurelle, la protection des écoles, synagogues et centres communautaires ne peut pas être vécue comme une charge “à compenser” : c’est un test d’égalité civique. Si les rapports sont nécessaires, ils ne sont pas suffisants ; il faut passer du monitoring à la dissuasion. L’État doit rendre lisible la chaîne : signalement → plainte → suite → sanction quand elle est possible, et pédagogie quand elle ne l’est pas. Dans une démocratie, la peur recule moins par les déclarations que par la visibilité des conséquences. Une démocratie ne peut pas ignorer le contraste entre ce qu’elle tolère au nom de la culture ou de la satire, et ce qu’elle traite comme suspect au nom du technique. Même lorsque le droit distingue, la politique doit anticiper l’effet : sinon la minorité conclut — à tort ou à raison — que ses symboles sont moqués, ses rites suspectés, et sa sécurité discutée.
Une conclusion sans excès, mais sans aveuglement
Rappelons-le. La brit mila est une loi centrale et non négociable dans le judaïsme ; c’est l’un des rites les plus anciens et les plus universellement observés par les Juifs, même en temps de persécution ; elle symbolise l’alliance entre Dieu et le peuple juif depuis Abraham (Genèse 17 : 9–14 : “Voici mon alliance que vous garderez entre moi et vous, et ta descendance après toi : tout mâle parmi vous sera circoncis. Ce sera un signe d’alliance entre moi et vous.”). Renoncer à la brit milah ou la pratiquer en dehors du cadre halakhique revient pour une famille juive pratiquante à renoncer à un élément constitutif de son identité religieuse. La criminalisation du mohel impose un coût maximal à la liberté religieuse pour un bénéfice marginal et non démontré en termes de santé publique.
La Belgique n’expulse pas les Juifs. Elle ne les vise pas dans ses lois. Elle ne les désigne pas comme indésirables. Mais la Belgique a mis en place un ensemble de mécanismes par lesquels, sans jamais formuler d’intention hostile, elle crée les conditions objectives de l’éviction progressive d’une minorité religieuse dont les pratiques centrales entrent en conflit avec des normes séculières universalistes appliquées sans accommodement. Une minorité ne juge pas un pays à ses intentions ; elle le juge à ses conditions de vie. Un État peut produire de l’éviction sans intention, par la somme de ses non-choix et de ses réflexes défensifs. L’affaire des mohalim, replacée dans le paysage belge, ressemble à une déjudaïsation structurelle, une érosion. Et l’érosion est la forme la plus “propre” de disparition : elle ne scandalise pas, elle ne signe rien, elle ne laisse pas d’archive infâme. Quand le rite devient incertain, quand la sécurité devient une charge, quand l’hostilité devient un bruit de fond, le départ cesse c’être une réaction ; il devient une option rationnelle.
L’affaire des mohalim est aussi le point de cristallisation d’une contradiction que la Belgique refuse de résoudre : comment un État qui se veut le temple européen des droits fondamentaux peut-il tolérer que l’in de ses peuples les plus anciens du continent soit contraint de choisir entre sa fidélité à la loi divine et sa conformité à la loi nationale ? Cette question, la Belgique ne veut pas l’entendre. Et c’est précisément parce qu’elle ne veut pas l’entendre qu’elle y répond, chaque jour, par l’éviction silencieuse de ceux qui la posent.
Cette phrase, de plus en plus répétée dans les familles — résonne non comme une menace, mais comme un calcul : combien de temps encore avant que rester ne soit plus raisonnable ?
Et c’est ainsi que disparaissent les présences anciennes : non par expulsion mais par érosion.
© Fundji Benedict (février 2026)

Dr. Fundji Benedict, Fondatrice et Présidente de Liberty Values & Strategy Foundation, est spécialisée en sciences politiques, anthropologie, droit international et études africaines. Sa triple identité – afrikaner, franco-éthiopienne et juive – nourrit une perspective unique sur les dynamiques géopolitiques et les questions identitaires contemporaines.
Polyglotte, elle a occupé des postes de direction dans des entreprises internationales aux États-Unis et au Canada avant de créer sa fondation. Ses recherches portent sur les conflits identitaires, les droits des minorités, la décolonisation et l’État de droit, avec un focus particulier sur le Moyen-Orient et la Corne de l’Afrique.
Elle intervient régulièrement sur l’antisémitisme, le terrorisme et les réalités géopolitiques complexes qui façonnent notre époque. Son approche combine rigueur académique et engagement de terrain auprès des communautés concernées.

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