La capacité qu’ont certains à aduler des ordures est assez déconcertante, surtout quand une bonne partie a fait des études, lu des livres, se prétend cultivée, critique, rationnelle, et continue pourtant à vénérer Martin Heidegger comme un grand penseur en faisant semblant de ne pas voir qu’il a soutenu le nazisme, qu’il a justifié philosophiquement l’extermination des Juifs, qu’il n’a jamais renié, jamais demandé pardon, jamais exprimé le moindre remords, et qu’on est là face à un type qui a mis son intelligence au service d’un projet de mort de masse, tout en étant incapable de produire une pensée ancrée dans le réel, le corps, la science, l’observation humaine concrète, ce qui montre qu’il ne suffit pas de lire des livres pour penser, ni d’avoir des diplômes pour avoir un minimum de lucidité morale, et qu’il existe une forme de bêtise intellectuelle très spécifique, bien plus grave que l’ignorance, qui consiste à sacraliser des systèmes abstraits même quand ils mènent directement à l’inhumain, à la destruction, et à continuer à appeler ça de la “grande philosophie”.
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« …et ce délire métaphysique se prolonge directement dans son rapport au judaïsme, car sa haine des Juifs n’est pas un détail biographique mais un élément structurel de sa pensée, explicitement formulé dans les Cahiers noirs, où il parle du judaïsme comme d’une force destructrice, déracinée, calculatrice, responsable de la décadence de l’Occident, et où il justifie philosophiquement leur élimination au nom d’une pseudo-histoire de l’être… »
Heidegger parle de l’être, et d’un Dasein. Mais c’est d’un non-être dont il parle. Car l’être tel qu’il le décrit n’a aucune correspondance réelle avec le corps, ni avec le plan physiologique, neuronal, biologique, génétique ou cérébral : il ne repose sur aucune réalité empirique identifiable, mais sur une construction conceptuelle abstraite, un horizon de sens, une structure ontologique qui flotte au-dessus du réel sans jamais s’y ancrer, si bien que ce qu’il nomme « être » n’est pas un étant réel mais une forme métaphysique, un schéma de lisibilité du monde, et non une réalité vécue, incarnée, matérielle. Or l’être, s’il faut employer ce mot, ne peut se comprendre qu’à partir du vivant concret : un corps traversé de flux, de sang, d’hormones, de signaux neuronaux, en interaction permanente avec un environnement lui-même instable, changeant, chaotique, fait de lumières, de sons, de températures, de couleurs, de visages, d’efforts physiques, de perceptions multiples qui modifient à chaque instant l’état du corps et donc l’état de ce que l’on appelle l’être. Il n’y a pas d’être figé, pas de structure originaire, pas de fondement stable : seulement des processus, des transformations, des équilibres instables, un champ de forces internes et externes en interaction permanente, ce qui rend impossible toute théorie générale de l’être, toute ontologie fondamentale, toute « science philosophique de l’être », puisque la science suppose des invariants alors que le réel est précisément sans invariants, uniquement traversé par le mouvement, la mutation et la complexité irréductible. En ce sens, Heidegger ne rationalise pas l’être réel, il produit une fiction conceptuelle qui ignore le chaos du vivant, le caractère thermodynamique et processuel de l’existence, et son rejet de la science expérimentale n’est pas neutre : il participe d’une ontologie anti-empirique, anti- corporelle, qui privilégie le langage, l’étymologie et la poésie au détriment de l’observation rigoureuse du réel, et qui s’inscrit aussi historiquement dans une hostilité culturelle à l’égard du rationalisme scientifique et du judaïsme, assimilés à tort au calcul et à la technicité, alors que c’est précisément dans le corps, dans la matière, dans le flux instable du monde et du vivant, que se joue ce que l’on appelle réellement l’existence.
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Heidegger ou l’ontologie vide / Quand la philosophie arrive après la poésie
Je ne comprends pas ce que ce penseur nazi et antijuif a pu apporter de mieux que ce que les poètes ont toujours accompli. Quand un poète observe une chose, il voit immédiatement qu’elle est reliée à une multitude d’autres éléments, et il écrit un poème pour exprimer ces interconnexions et correspondances. Cette démarche existe depuis des millénaires et traverse toutes les cultures. Pour le poète, les choses et le monde ne sont pas seulement là pour exister : elles sont des outils qui permettent d’écrire, d’établir des correspondances, de révéler des liens, et de rappeler que même les objets les plus familiers de notre environnement peuvent devenir poétiques. Un poème sur un téléphone peut transformer la manière dont quelqu’un perçoit son propre téléphone et son monde ambiant. Son rapport à cet objet change, il ne le regarde plus de la même façon. C’est exactement ce que les poètes ont toujours fait.
Quant à l’habitant qui n’a pas le temps de contempler, tout dépend des individus. Certaines personnes restent contemplatives malgré les exigences de leur vie quotidienne. Un paysan peut contempler le paysage devant sa maison, même après l’avoir observé des centaines de fois ; cette contemplation peut le mener à la méditation, à se remémorer son enfance, à observer ses vaches, son tracteur, sa ferme. Un bricoleur, de son côté, peut passer chaque jour du temps à contempler son poste de travail et ses outils. Il prendra le temps de fumer sa cigarette en observant son environnement avant de se mettre à l’ouvrage, même après vingt ans d’usage quotidien. Cela lui procure fierté et courage. La beauté joue un rôle essentiel dans cette expérience. Certaines personnes sont naturellement plus poétiques que d’autres, avec des sensibilités différentes. Moi-même, je reste contemplatif face à mon ordinateur et ma caméra. Ces objets me sont familiers, je les utilise tous les jours, et pourtant ils continuent de m’émerveiller. Je prends le temps de les regarder, de les observer, de les admirer.
Depuis que la poésie existe, bien avant Aristote et ses contemporains, les poètes n’ont jamais réduit l’être d’un objet à sa seule subsistance. Le poète peut partir non de l’être objectif, mais de l’être pour lui-même. Pour lui, le premier mode d’existence d’un objet peut être sa disponibilité, et non sa seule subsistance. La subsistance n’est que le second mode d’existence, celui qui sert sa poésie. Même les objets qui semblent inutiles peuvent susciter des émotions, des impressions, réveiller des souvenirs ou inspirer des images. Le poète s’en saisit, prend son carnet et laisse surgir un poème à partir de ce que l’objet lui évoque, sans décision préalable. Parfois, un détail insignifiant, comme une faux appuyée contre un mur dans une rue familière, une lumière ou un bruit inattendu, suffit à déclencher l’inspiration. Le monde entier, avec tout ce qui y est visible, devient un outil pour le poète, en lien avec ses humeurs du moment et un réseau d’associations psychologiques. Depuis des millénaires, c’est ainsi que la poésie fonctionne. Il n’est pas nécessaire de philosopher pour l’expliquer : le poème est déjà l’explication. Heidegger, en réalité, ne fait que parler de quelque chose que les poètes connaissent depuis toujours.
Les poètes se posent la question de l’être bien avant les philosophes, car leur rôle est d’observer le monde, et ils ne réduisent pas les êtres à leur corporéité ou à leur fonction. Les poèmes qui parlent des êtres révèlent aussi leurs essences. Et l’essence ne disparaît pas lorsqu’on change. Même si l’ADN reste constant, il ne nous enferme pas. Concernant l’être et le pouvoir d’être, la Torah et l’Ancien Testament abordent déjà ces notions de manière poétique. L’être humain y est envisagé dans ses potentialités. Les Hébreux, esclaves, sont dans le possible, dans ce qu’ils ont à être. Ils traversent le désert, deviennent libres, conquièrent Canaan et y établissent une terre juive, Eretz Israël. L’être se projette en avant, anticipe, s’inscrit dans un processus permanent d’action et de transformation du monde. Contrairement à Heidegger, la question de l’être n’a jamais été oubliée. Pour personne. La poésie, la pensée juive, la Bible, les chansons, le rappellent constamment. Aucun dogme n’est nécessaire.
Avec Heidegger, cette question de l’être bascule vers la création du IIIe Reich, le soutien au nazisme et l’extermination du peuple juif. Il cherche à devenir le philosophe du nazisme et à justifier la destruction des Juifs, comme le révèlent ses Cahiers noirs. Pour lui, l’être du Dasein est l’Allemand enraciné dans son monde ambiant, et il doit se réaliser pleinement, ce qui passe, selon lui, par l’extermination des Juifs et la suppression du judaïsme, jusqu’à déjudaïser la Bible. Sa pensée révèle un désir de destruction et de mort caché derrière la volonté d’existence et de réalisation : c’est ce que j’appelle le paradoxe Heidegger. Il glorifie la mort (« l’être- vers-la-mort ») et était prêt à mourir pour la cause nazie. Heidegger est, de mon point de vue, un philosophe morbide, abject quant à sa conception du judaïsme et de l’Occident, et anti-occidentaliste. Il rejette le libéralisme, qu’il considère comme l’origine de la décadence occidentale, et attaque le catholicisme qu’il accuse d’avoir encouragé ce libéralisme. Son écriture est quasi incompréhensible, nécessitant un mode d’emploi. Qui parmi tous les êtres humains, en âge de comprendre la philosophie, a vraiment lu Heidegger, et parmi ceux qui l’ont lu, qui l’a médité et compris ? Et puis, la question de l’être peut être fatigante, surtout lorsque l’on a des enfants ou un travail exigeant. Pour terminer, un pilier de bar m’a un jour dit : « Moi, je suis qui je pense. »
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On n’en sait strictement pas plus sur l’être après avoir lu le charabia ésotérique de Martin Heidegger qu’avant de l’avoir lu
On n’en sait strictement pas plus sur l’être après avoir lu le charabia ésotérique de Martin Heidegger qu’avant de l’avoir lu, car il tente de rationaliser ce qui n’est pas rationalisable, en fabriquant une ontologie abstraite sans aucun ancrage dans la recherche scientifique, la science expérimentale, l’astrophysique, la neuroscience, l’anthropologie, la psychologie ou l’observation rigoureuse des comportements humains, comme s’il suffisait d’évacuer le réel, le corps, la matière, les données empiriques, pour pouvoir raconter n’importe quoi sous couvert de profondeur philosophique, en prétendant dire conceptuellement ce qui s’est toujours trouvé dans la poésie et le poétique sans que les poètes aient jamais eu besoin de le transformer en système rationnel, car eux savent que cela relève de l’intuition, de l’expérience sensible, du vécu, et non d’un appareil métaphysique pseudo- technique, et le fait le plus accablant reste que cet homme qui a parlé sans cesse de l’être a soutenu l’un des projets historiquement les plus destructeurs de l’être humain, à savoir le nazisme, projet qui a conduit au conflit le plus sanglant de toute l’histoire de l’humanité, à des dizaines de millions de morts, sans compter tous ceux qui n’ont pas été tués mais brisés, traumatisés, déportés, mutilés, ruinés, et Heidegger n’a jamais renié après-guerre, n’a jamais demandé pardon, n’a jamais reconnu sa responsabilité morale et intellectuelle dans le soutien et la justification philosophique d’un projet d’extermination, bien au contraire il a continué tranquillement après 1945, dans le confort, à enseigner, écrire et être célébré, ce qui suffit à montrer que sa pensée sur l’être est non seulement vide de fondement scientifique, mais profondément discréditée sur le plan humain, moral et historique.
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Un très grand philosophe, vraiment, mais assez stupide, pour rester poli, pour soutenir un projet qui allait anéantir par millions des êtres humains.
Un très grand philosophe, vraiment, mais assez stupide, pour rester poli, pour soutenir un projet qui allait anéantir par millions des êtres humains, engendrer le conflit le plus sanglant de toute l’histoire de l’humanité avec environ soixante millions de morts, c’est déjà en soi une contradiction massive, car comment peut-on faire de l’être le concept central de sa philosophie et soutenir en même temps ce qui va concrètement détruire des millions d’êtres, sans voir l’absurdité totale de la position, d’autant plus qu’il n’a même pas compris que l’être n’est pas rationalisable, précisément parce qu’il y a beaucoup trop de facteurs en jeu, un nombre incalculable de facteurs, internes au corps et externes au corps, tous en interaction permanente, tous partiellement inconnus, et qu’il y a certes quelque chose que l’on a nommé « l’être », mais qui n’est jamais fixe, jamais figé, toujours instable, en mouvement, en mutation, à cause du décor, de l’environnement, et de ce qu’il se passe dans le corps lui-même, puisque ni le monde extérieur ni le corps ne sont jamais identiques d’un instant à l’autre, ce qui rend toute ontologie générale illusoire, et pose une question simple mais décisive : avec quoi l’être dont parle Martin Heidegger correspond-il réellement au niveau corporel, physiologique, neuronal, biologique, génétique, cérébral, sur quelles réalités concrètes repose tout ce qu’il écrit, sur quelles observations empiriques, sur quels faits vérifiables, n’est-il pas au fond totalement déconnecté de la science expérimentale, qui seule pourrait nous apprendre non pas ce qu’est l’être en général, mais au moins de petites choses partielles, locales, modestes, sur les conditions réelles de l’existence humaine.
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On peut même aller plus loin.
On peut même aller plus loin et dire que Martin Heidegger ne parle pas seulement d’un non-être abstrait, mais qu’il parle en réalité du non-être qu’il est lui-même, d’un vide existentiel personnel, d’une incapacité intime à trouver en lui un être habitable, stable, consistant, et que ne trouvant rien de solide en lui, il s’est inventé un méta- être conceptuel, un être fantasmatique vers lequel il pourrait tendre, une sorte d’idéal ontologique fictif, comme une prothèse métaphysique pour combler son propre manque, sauf que dans les faits il n’atteint strictement rien, pas même l’être qu’il conceptualise, il tourne en rond dans ses propres abstractions, dans un système clos, auto-référentiel, qui ne touche jamais le réel, ni le corps, ni la vie concrète, ni l’expérience humaine ordinaire, ce qui donne au fond un type avec un être minable, fragile, vide, obligé de s’inventer une grande machinerie ontologique pour se donner l’illusion d’une profondeur qu’il n’a pas, et ce délire métaphysique se prolonge directement dans son rapport au judaïsme, car sa haine des Juifs n’est pas un détail biographique mais un élément structurel de sa pensée, explicitement formulé dans « Les Cahiers noirs », où il parle du judaïsme comme d’une force destructrice, déracinée, calculatrice, responsable de la décadence de l’Occident, et où il justifie philosophiquement leur élimination au nom d’une pseudo-histoire de l’être, ce qui montre que son ontologie n’est pas neutre mais directement compatible avec un projet d’extermination réelle, et malgré cela une petite secte d’universitaires continue à faire comme si tout cela n’existait pas, à séparer artificiellement le penseur du nazi, à blanchir l’ordure sous prétexte de profondeur conceptuelle, alors qu’on a affaire à un type qui a soutenu, pensé et accompagné intellectuellement l’un des pires projets criminels de l’histoire, sans jamais se rétracter, sans jamais demander pardon, et qui aura passé sa vie à parler d’un être qu’il n’a jamais incarné, jamais compris, jamais atteint, parce qu’au fond son système n’est rien d’autre qu’une fuite hors du réel, hors du corps, hors de la responsabilité, et hors de lui-même.
