Entre universel et particularisme : Jesse Jackson et l’épreuve de l’alliance avec les Juifs américains

Par Fundji Benedict

La mort de Jesse Jackson, survenue en ce début d’année 2026 à l’âge de quatre-vingt-quatre ans, ne saurait être réduite à la somme de ses contradictions. Pas plus qu’elle ne peut être célébrée sans que ces contradictions ne soient soumises à l’examen rigoureux qu’impose toute analyse sérieuse du mouvement des droits civiques. Héritier autoproclamé — et souvent légitime — de Martin Luther King Jr., Jackson a incarné, pendant plus de cinq décennies, une tension propre à l’humanisme militant : celle qui oppose l’ambition de l’universel à la rugosité du particulier, la grandeur du projet à la fragilité de l’homme. C’est dans cet entre-deux, là où se heurtent l’idéal et la faute, la solidarité et la suspicion, que se loge sa trajectoire : à la fois emblématique des luttes afro-américaines et durablement marquée par des tensions avec la communauté juive américaine alors que le mouvement noir avait longtemps entretenu avec elle des liens profonds.

Pour ma part, ayant consacré une part significative de mes travaux à l’étude du Ku Klux Klan et aux structures idéologiques de la haine raciale aux États-Unis — et attentive, par mon parcours, aux fractures entre minorités — la figure de Jesse Jackson m’apparaît à la fois familière et troublante. Familière, parce qu’elle s’inscrit dans l’histoire d’alliances aussi nécessaires qu’instables qui ont structuré la politique progressiste américaine depuis la Grande Migration. Troublante, parce qu’elle rappelle que même les hommes les plus courageux, dont l’engagement contre l’oppression ne fait aucun doute, peuvent trébucher précisément là où leur humanisme semblait le mieux armé. C’est cette déchirure -plus encore que ses erreurs publiques- qui constitue le cœur de ma réflexion.

La coalition arc-en-ciel : l’utopie de l’inclusion totale

Le projet politique central de Jesse Jackson — la Rainbow Coalition, la « coalition arc-en-ciel » — fut l’une des tentatives les plus audacieuses de refondation du bloc démocrate autour des populations marginalisées. En 1988, à la convention nationale démocrate d’Atlanta, Jackson invita ses compatriotes à penser la nation comme un assemblage : l’Amérique n’est pas une couverture uniforme mais une courtepointe faite de pièces différentes, maintenues ensemble par un fil commun.  La métaphore n’était pas un simple ornement : elle portait une vision de la démocratie comme union volontaire de singularités, tenue par une solidarité active.  

Or, c’est justement ce projet inclusif qui révéla ses limites les plus douloureuses dans sa relation avec les Juifs américains. Non parce que Jackson leur était nécessairement hostile mais parce que l’élan universaliste qu’il portait ne l’a pas toujours conduit à entendre la spécificité de certaines blessures historiques. Rassembler tous les « déshérités » et les « non-respectés », selon ses propres termes, supposait une écoute fine des mémoires particulières- une écoute que l’enthousiasme d’un projet unificateur rendait parfois difficile.  

Jackson n’ignorait pourtant pas ce poids. Il avait pris la parole dans des synagogues, plaidé pour la cause des Juifs soviétiques soumis persécutés, et reconnaissait, dans ses moments les plus généreux, ce que l’antisémitisme représente comme forme singulière de déshumanisation. En 1979, il affirmait que Noirs et Juifs partageaient une même passion de la liberté, forgée dans des « fournaises » communes de l’oppression. Ces positions n’étaient pas de simples artifices électoraux. Et c’est précisément parce qu’elles paraissaient sincères que ses faux pas ultérieurs furent si difficiles à absorber — et pour beaucoup à pardonner.

Les failles dans le tissu : Arafat,  Hymietown  et Farrakhan

C’est en raison même de ce crédit moral que les erreurs de Jackson ont provoqué un choc durable, y compris chez ceux qui lui étaient proches. La première remonte à 1979, lorsqu’il se rendit à Beyrouth pour rencontrer Yasser Arafat, alors dirigeant de l’Organisation de Libération de la Palestine. Le contexte était explosif : après Camp David, alors que la question palestinienne demeurait irrésolue et que Washington refusait toute reconnaissance officielle de l’OLP, Jackson s’inscrivait dans un courant tiers-mondiste présent dans une partie du mouvement noir, convaincu que les luttes du Sud global formaient un front commun contre l’impérialisme. Du point de vue de nombreux Juifs américains, encore marqués par la violence politique associée à l’organisation palestinienne, ce geste ne pouvait passer pour une simple diplomatie parallèle : il fut vécu comme un choix de camp, une rupture symbolique. Jackson invoqua la nécessité de parler avec toutes les parties. L’argument peut s’entendre dans une perspective pacifiste, mais il resta inaudible pour ceux qui percevaient l’OLP avant tout comme une menace.

Puis vint l’épisode de Hymietown. En janvier 1984, trois semaines après le lancement de sa première campagne présidentielle, Jackson utilisa en conversation privée le terme péjoratif « Hymie » pour désigner des Juifs, et Hymietown pour désigner New York — propos rapportés par le journaliste Milton Coleman du Washington Post.  La séquence fut cataclysmique : non seulement elle réactivait des stéréotypes antisémites bien connus, mais elle heurtait l’image d’unificateur que Jackson s’était patiemment construite. L’épisode fut même parodié, signe paradoxal de sa diffusion, mais la blessure était réelle.  En juillet, à la convention démocrate de San Francisco, Jackson présenta des excuses publiques à la communauté juive. Elles furent solennelles, mais pour beaucoup, le mal était fait : la faute venait non d’un adversaire déclaré mais ce celui qui se présentait comme un allié.

La troisième faille fut la plus révélatrice parce qu’elle releva moins d’un moment isolé que d’une attitude durable. Le refus initial de Jackson de se distancier clairement de Louis Farrakhan, leader de la Nation of Islam et auteur de déclarations antisémites répétées, fut perçu par une partie de l’électorat juif progressiste comme une concession dangereuse au nationalisme noir radical – ou, à tout le moins, comme une ambiguïté persistante. Jackson finit par condamner certains propos de Farrakhan comme « répréhensibles », mais l’hésitation avait duré assez longtemps pour s’inscrire dans les mémoires. Elle nourrit que la coalition arc-en-ciel comportait des zones grises, là où la solidarité proclamée se heurtait au calcul politique ou à l’équivoque idéologique.

Le poids d’une ambiguïté : quand l’humanisme devient fardeau

Il serait toutefois réducteur — et moralement insuffisant — de s’arrêter à ces trois épisodes pour conclure à une hostilité constitutive de Jackson envers les Juifs américains. Une lecture attentive de son parcours, éclairée notamment par Cornel West et sa réflexion sur la tradition prophétique afro-américaine, met au jour une dynamique plus tragique que la simple faute : un universalisme si vaste qu’il en venait parfois à négliger la singularité des blessures qu’il prétendait embrasser.

Jackson portait une conception de la solidarité fondée sur l’idée que les opprimés partagent, au fond, une condition commune d’exclusion.  De là découlait l’impératif d’alliance entre groupes dominés, au-dessus des divergences tactiques. Cette vision, généreuse dans son principe, comportait un risque majeur : effacer les différences historiques entre les formes d’oppression, et sous-estimer la singularité de l’antisémitisme – haine polymorphe, capable de franchir les clivages de classe, de religion et de nation, et de surgir jusque dans les milieux qui se pensent immunisés.  Or, c’est aussi ce qui rend l’antisémitisme particulièrement exigeant à analyser : il peut se glisser dans les interstices du progressisme, emprunter le langage de la solidarité internationale, ou se dissimuler derrière une critique qui prétend n’être que politique.

C’est en ce sens que l’on peut dire que Jesse Jackson s’est trompé — non par malveillance, mais par excès d’universalisme, par confiance parfois trop entière dans la puissance réconciliatrice de son propre projet. Il s’est trompé parce que défendre les causes du tiers-monde ne saurait se faire au prix d’une indifférence, même involontaire, à la sécurité et à la dignité des Juifs. Ayant étudié les mécanismes de la haine raciale organisée, je crois discerner ici une difficulté plus profonde que le simple opportunisme :  l’épreuve, pour un leader de sa génération, de tenir une ligne de crête où défendre toutes les minorités suppose de n’en sacrifier aucune, même symboliquement. Cette difficulté n’excuse rien. Elle décrit une condition humaine que toute évaluation honnête de son héritage doit intégrer, sans la laisser absoudre.

Obama, la transmission manquée et les limites du leadership prophétique

L’épisode Obama éclaire, de manière oblique mais décisive, certaines tensions internes à la trajectoire jacksonienne et révèle une dimension plus personnelle du leadership prophétique. Lorsque Barack Obama s’imposa comme candidat démocrate en 2008, Jackson ne fut pas à la hauteur de ce moment historique.  Des propos captés à son insu par un micro ouvert sur Fox News, où il reprochait à Obama de « parler de haut aux Noirs » et laissait éclater une agressivité crue, exposèrent une jalousie générationnelle et une difficulté à transmettre le flambeau d’une lutte dont il s’était longtemps vécu comme le dépositaire.  

Il ne faut pas surinterpréter l’épisode. Mais il contribue à dessiner le portrait d’un homme dont la grandeur était indissociable d’une fragilité réelle : Jackson avait besoin d’être au centre du mouvement, sa voix la plus visible. L’émergence d’Obama — plus jeune, plus académique, plus acceptable pour une partie de l’électorat blanc modéré — révélait en creux les limites d’un leadership fondé autant sur le charisme que sur la cause. Plus profondément, cet épisode interroge la capacité des grands leaders à se survivre à eux-mêmes : à accepter que le mouvement qu’ils ont porté puisse les dépasser, et même les rendre superflus, sans pour autant les renier. Jackson ne réussit pas toujours cette dépossession. Cette fragilité fait écho à d’autres dissonances entre image publique et vie privée, notamment la reconnaissance tardive d’une fille née d’une relation extraconjugale en 2001, qui ternit momentanément son aura de pasteur irréprochable.

Les recherches récentes sur les dynamiques internes du mouvement des droits civiques rappellent d’ailleurs une exigence méthodologique simple : analyser les leaders non comme des monolithes, mais comme des acteurs traversés par des contradictions de leur époque. Jesse Jackson fut, en ce sens, un prisme : en lui se lisent les oscillations de la gauche américaine des années 1970 à 2020, les possibilités et les limites de l’alliance interraciale, les tentations du populisme identitaire, et les difficultés récurrentes à articuler solidarité universelle et reconnaissance des mémoires particulières.

L’héritage comme exigence permanente

Jesse Jackson est mort en laissant un héritage que l’histoire ne saurait clore précipitamment. Non par déférence posthume, mais parce que les questions qu’il a incarnées demeurent brûlantes :comment construire une solidarité durable entre communautés opprimées sans effacer la singularité de leurs blessures? Comment porter un humanisme universel sans que l’universalisme ne devienne un instrument d’effacement ? Comment être à la fois prophète et homme politique sans que les exigences de l’un ne corrompent la vocation de l’autre ? Ces tensions traversent aujourd’hui la gauche américaine : frictions récurrentes entre mouvements antiracistes et milieux juifs progressistes, désaccords profonds autour de la question palestinienne depuis le 7 octobre 2023, difficulté persistante à bâtir des coalitions stables dans un contexte de polarisation.

Sa grandeur fut d’avoir compris, dès les années 1960, que la démocratie américaine ne se réconcilierait jamais avec elle-même tant qu’elle maintiendrait à sa marge ceux qu’il appelait les « déshérités » et les « non-respectés ». Et d’avoir traduit cette conviction en un engagement d’une longévité rare. Son erreur récurrente fut de croire qu’un humanisme sincère pouvait se dispenser d’une vigilance intellectuelle constante, notamment face aux formes de déshumanisation qui changent de masque.  

Ce que son parcours nous enseigne, en définitive, c’est que les grandes figures morales ne nous sont utiles que si l’on accepte de les regarder sans l’écran protecteur de l’hagiographie ni le réductionnisme commode de la condamnation rétrospective. Jesse Jackson fut un homme de courage exceptionnel, un orateur d’une puissance rare, et un militant dont l’apport à l’élargissement de la démocratie américaine demeure indéniable. Mais il fut aussi un homme qui se trompa, parfois gravement, et dont les erreurs ne peuvent être séparées de ses convictions sans trahir la vérité du personnage. C’est dans cet écart entre l’idéal proclamé et la réalité vécue que réside la leçon la plus exigeante de son héritage. La justice, aimait-il à répéter, « is not a destination, but a direction ». Emprunter cette direction avec intégrité suppose d’accepter, avec lucidité et sans complaisance, de s’examiner soi-même aussi rigoureusement qu’on examine le monde que l’on prétend transformer. Jesse Jackson, jusqu’au bout, aura été le témoin — tantôt lumineux, tantôt défaillant — de cette exigence.

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1 Comment

  1. Depuis la fin du siècle dernier, le racisme majoritaire aux États-Unis est celui de Nation of Islam et Black Lives Matter. C’est celui qui a tué Irina Zaroutska. C’est celui qui scande « From the river to the sea ». Les luttes afro-américaines n’ont plus rien à voir avec la lutte contre l’injustice : c’est un suprémacisme racial au même titre que celui du Klux Klux Klan. Et la haine antisémite y occupe une place de premier plan. Je ressens un profond malaise en lisant les textes de cette nature parce qu’ils nous parlent d’un monde qui n’existe plus : ceux qui les écrivent sont incapables de penser le réel. Ils sont même incapables de voir le réel.

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