J’ai 33 ans d’écart avec ma fille. J’avais donc son âge actuel en novembre 1992. Le monde n’était certainement déjà pas parfait à cette époque, mais les choses paraissaient si simples. Qu’est-ce qui s’est passé ?
J’ai grandi à Courçon, un village charentais-maritime qui comptait environ 500 habitants quand mes parents y sont arrivés en 1984 (ma mère était enceinte de moi) et qui a franchi la barre des 1000 habitants quand j’étais en CM2, en 1995…
On n’avait rien, pratiquement aucune technologie. Pas de téléphone portable, ni internet, évidemment (ça n’existait pas encore). Pas d’ordinateur. Même pas de magnétoscope, au début. Et sur notre télé, on n’avait que les cinq chaînes gratuites (il en existait six, mais mes parents n’ont jamais pris l’abonnement à Canal +). Autant vous dire que le soir, il y avait peu de choix quant au programme qu’on regardait ! De toute façon, c’étaient les parents qui décidaient. Et quand il n’y avait rien d’intéressant à regarder à la télé, on jouait à des jeux de société en famille. On avait des plaisirs simples. Un vieux ballon de foot ou un petit baladeur pour cassette audio sur laquelle on avait enregistré nos chansons favorites à la radio (en prenant soin de faire attention à couper la pub ou les interventions intempestives de l’animateur) suffisaient à notre bonheur. Mais on était heureux.
Je me souviens que quand j’allais passer quelques jours de vacances chez mes grands-parents, à Marans, j’allais me promener avec ma grand-mère malvoyante et son chien et nous jetions du pain aux canards qui barbotaient dans la Sèvre marandaise. Et elle m’achetait souvent un livre de coloriage avec des crayons gras, puis, quand j’ai été un peu plus grand, nous faisions des mots croisés ensemble. On adorait ça. Mon grand-père, qui avait fait un AVC en 1984 et était très diminué depuis, faisait juste acte de présence dans le salon, mais nous balançait parfois des remarques sarcastiques quand nous avions des difficultés à trouver des mots !
Je me souviens aussi que quand j’avais 10-11 ans, je prenais mon vélo pour aller rejoindre mon copain Florent à Cramahé, le hameau d’à côté, à 2 ou 3 km de Courçon. Avec le recul, je trouve incroyable que ma mère me laissait y aller sans rien dire. Je n’avais rien de spécial à dire ou à faire à part lui dire « Maman, je vais chez Florent » et elle me répondait « D’accord » et je partais ! Pourtant, c’est plutôt quelqu’un du genre anxieux et il y avait déjà eu des disparitions ou meurtres d’enfants comme le petit Grégory ou la jeune Marion, qui avait à peu près le même âge que moi. On prenait nos vélos et on partait se promener à Courçon, à Cramahé ou dans la forêt de Benon qui était à côté, etc. Et on n’avait pas de portable et encore moins de GPS pour que nos parents puissent nous joindre ou nous localiser ! Mais voilà, on vivait librement, en faisant plein de choses…
Nos parents nous laissaient faire plein de choses, mais en même temps, et ça peut paraître paradoxal, nous recevions une éducation très stricte, très sévère, avec une autorité très forte, de vraies limites imposées (et de vraies punitions quand elles étaient franchies). Il y avait une vraie différence entre les enfants et les adultes et on nous faisait bien comprendre que nous étions des enfants et que nous devions rester à notre place d’enfant. Aujourd’hui, c’est exactement l’inverse : les gamins ont moins de libertés physiques d’aller et venir, leurs parents les sur-protègent… et en même temps, ils les élèvent de façon beaucoup moins stricte, leur mettent moins de limites et de barrières et leur donnent accès à beaucoup de choses qui devraient être réservées aux adultes…
Je me demande toujours, depuis quelques années, si ma mère téléphonait au moins à la mère de Florent sur son téléphone fixe (il n’y avait pas de portable) pour la prévenir que j’arrivais et/ou pour lui demander si j’étais bien arrivé. Quoi qu’il en soit, personne n’avait l’air de s’inquiéter, que ce soient les parents ou les enfants : on faisait notre vie tranquille… Aujourd’hui, ma fille n’a que 6 ans, mais quand elle aura 10-11 ans et même 13 ou 14, je ne m’imagine pas la laisser aller où que ce soit sans l’accompagner ou la faire accompagner par un adulte de confiance. Et pourtant, nous habitons une ville où il y a au moins 10 fois plus d’habitants qui n’en avait Courçon, le village de mon enfance!
Je ne peux pas ne pas évoquer l’école. Les enseignants. Madame Bardon en CP, Madame Dussel en CE1 et CE2 et Monsieur Daugrois en CM1 et CM2. La question de l’autorité et du respect ne se posait pas : elle allait de soi. On respectait nos enseignants parce qu’on les craignait, tout comme nos parents. Et lorsqu’on se faisait sermonner, tirer l’oreille (au sens propre) ou punir, on savait qu’en rentrant à la maison, on allait recevoir également une punition – et parfois même une correction (oui !) – de la part des parents. Dans mon souvenir, les cours qui nous étaient dispensés n’avaient pas encore cédé à la mode de la repentance historique et de la victimisation des minorités. Il faut dire que mes enseignants étaient tous nés dans les années 1930 ou 1940 et avait donc appris leur métier avant Mai 68, qui fut le point de départ du grand bouleversement sociétal de notre pays, en bien sur certains points, en mal sur beaucoup d’autres. Madame Bardon est partie à la retraite à la fin de mon année de CP. J’ai donc fait partie de la dernière classe qu’elle a dirigée. Elle avait été particulièrement célébrée lors de la fête de fin d’année de l’école. Il faut dire que c’était aussi la directrice. Peu avant, nous étions partis avec elle en classe de mer sur l’île d’Oléron. C’était la première fois que je partais quelque part sans mes parents ou mes grands-parents. J’avais l’impression que je partais très loin ! Je me souviens aussi qu’une de mes camarades de classe, Émeline (dont j’étais apparemment amoureux parce qu’elle avait « les cheveux jaunes » – c’est ce que mes parents m’ont toujours dit que je leur avais dit !), était tombée d’un des lits superposés dans lesquels nous étions couchés et s’était fait un cocard. Je ne sais pas pourquoi je me souviens de ça. Il faut croire que ça m’a marqué. C’est marrant, parfois, le tri que l’on fait dans les souvenirs… J’ai un autre souvenir, qui concerne encore cette Émeline, moins heureux : un jour, pendant que nous étions en cours avec Monsieur Daugrois, quelqu’un est venu frapper à la porte de la classe – ce qui n’arrivait pas souvent -, et après lui avoir parlé, notre maître avait appelé Émeline, elle avait pris ses affaires et elle était partie. Plus tard, nous avions appris que sa mère venait de décéder. Ce sont des choses qui marquent, à 10-11 ans.
Ces années d’école primaire ont été des années heureuses. Comme à la maison, nous n’avions pas 50 000 choses pour jouer dans la cour de récréation. Pas de « Game Boy » et encore moins de portables ou de réseaux sociaux (une vraie chance, je pense), mais des billes, puis plus tard (à la fin, en CM2) des pogs, et bien sûr des ballons pour jouer au foot. Et nous jouions aussi à la marelle et au loup avec les filles. On se répétait machinalement entre nous les phrases déjà culte des sketchs des Inconnus ou du « Bébête Show », qui se moquait allègrement des hommes politiques en les mettant en scène déguisés en animaux (Mitterrand en grenouille, Chirac en aigle, Rocard en corbeau, entre autres) … et je me souviens aussi d’une comptine mettant Chirac dans une posture peu enviable : « C’est tonton Chirac, à la guerre 14-18, qui chie dans son casque, pour boucher l’canon. Le canon explose, Chirac est foutu. Mitterrand arrive, le prend par la peau du cul, le fout dans les chiottes et chie par-dessus… » 🎵
Et alors qu’on parle aujourd’hui sans arrêt de « vivre-ensemble » alors qu’en vérité la société n’a jamais été aussi morcelée et aussi clivée et que les gens n’ont jamais été aussi égoïstes et individualistes, je me souviens qu’à cette époque, tout n’était que partage : en famille, je l’ai dit, c’étaient les soirées passées tous ensemble devant la télé, qui était le seul écran qu’il y avait à la maison, ou à faire des jeux de société ; à l’école, c’était les jeux tous ensemble, et personne ne réalisait que Mehdi était arabe et certainement musulman et que Maxime était noir, parce qu’ils étaient traités, par nous et par les enseignants, exactement de la même façon que les autres, et parce qu’eux-mêmes ne se dissociaient pas des autres en faisant valoir leur différence… En fait, nous étions avant tout des enfants et des Français et je ne crois pas avoir jamais entendu les mots « religion », « islam », « catholique », « chrétien », « arabe » ou « noir » durant toutes mes années d’école. Pas plus que le mot « laïcité », d’ailleurs. La laïcité, on n’en parlait pas, on ne l’évoquait pas ; on la vivait ! Mes enseignants étaient certainement de gauche, mais de la gauche d’avant 1968, là encore. Celle de Mendès France, Blum, Jaurès et Clemenceau…
Je me souviens aussi des artistes de ces années-là. Les stars de la chanson étaient Goldman, Bruel, Renaud, Roch Voisine, Elsa, Vanessa Paradis. Au cinéma, les films qui marchaient le mieux étaient ceux mettant en vedette Depardieu, Miou-Miou, Béart, Adjani, Marceau, Jugnot, Lhermitte, Clavier, Blanc, Chazel, Balasko. Oui, je sais : ce n’est pas très « woke » et « inclusif », tout ça. Les humoristes les plus en vogue étaient les Inconnus. Ils tapaient sur tout le monde : les profs, les soignants, les flics, les sectes, les jeux télévisés, les Noirs, les Arabes, les beaufs, les cas sociaux, les rappeurs, les hommes politiques…
La politique, parlons-en, justement. On n’avait sûrement pas une classe politique parfaite, mais tout de même, et quoi qu’on pense d’eux, le président de la République était Mitterrand et le maire de Paris et chef de l’opposition était Chirac. Et vous savez quoi ? Le premier disait en direct à la télé que les clandestins avaient vocation à être renvoyés chez eux et le second dénonçait le bruit et l’odeur des immigrés qui touchaient des aides sociales sans travailler et dérangeaient leurs voisins français ! Et en dehors des inénarrables gauchistes, ça ne faisait hurler personne ! Et, comme députés ou ministres, on avait, quoi qu’on pense d’eux également, Debré, Séguin, Pasqua, Chevènement, Jospin, Emmanuelli, etc. Oui, je sais : ça fait très « mâle blanc », tout ça. Mais ça avait de la gueule !
Pour résumer, en 1992, on pouvait encore être fier d’être français… Mais Hélas, c’est aussi l’année où la majorité de la classe politique trompa le peuple en lui faisant avaler le traité de Maastricht, censé améliorer la vie des gens alors qu’il entérina et institutionnalisa en vérité l’enfermement de la France dans le carcan du supranationalisme européiste et de la mondialisation multiculturelle… Le début de la fin, en somme… La fin d’une insouciance et d’un sentiment de sécurité et d’appartenance à une même nation que ma fille ne connaîtra sans doute jamais…

Poster un Commentaire