Le bonheur tient à peu de choses : ce que la maladie m’a appris.
Il y a des vérités que l’on comprend avec la tête. Et puis il y a celles que l’on comprend avec le corps. Moi, j’ai longtemps été du côté de la tête. Je savais « en théorie » que la vie est fragile. Je le disais même parfois, histoire d’avoir l’air lucide. Mais, en réalité, je menais une existence semblable à celle de tout un chacun, comme si j’avais de la réserve.
Et puis, un jour, la maladie est arrivée. Pas en fanfare, pas en scène dramatique.
Plutôt comme une main posée sur l’épaule. Pas pour me faire tomber. Juste pour me faire me retourner. Et là, d’un coup, tout ce que je croyais solide s’est mis à trembler.
Je me suis surpris à regarder des trucs minuscules comme si c’étaient des miracles :
un matin où je pouvais respirer sans grimacer, un verre d’eau qui passait bien,
et la voix de ma femme au téléphone, qui me disait : « je t’aime ».
Ce jour-là, ces mots-là… ils tenaient debout à ma place. On croit qu’on a le temps. C’est une illusion énorme. On vit comme si le stock était infini. On repousse les appels. On remet les rendez-vous. On se dispute pour des bêtises. On se raconte : « Je profiterai quand ce sera plus calme… quand j’aurai fini ceci… quand j’aurai enfin cela. » Comme si le bonheur était un diplôme à obtenir.
La maladie, elle, ne discute pas. Elle ne négocie pas. Elle arrive et elle change la lumière d’une pièce. Tout à coup, il n’y a plus « plus tard ». Et c’est étrange à dire, mais ce n’est pas seulement triste : c’est précieux. C’est sérieux. Ça remet les choses à leur place.
Je me souviens d’un instant tout bête.
Un matin, j’ai senti l’odeur du café. Un café normal. Pas un café « instagrammable », pas un « Nespresso, what else » avec une joli mousse et une musique de pub. Non. Juste cette odeur chaude qui traverse une pièce. Et je me suis dit : « Tiens… ça, c’est encore là. »
Ça n’avait l’air de rien. Et pourtant, j’ai eu envie de remercier la vie comme on remercie quelqu’un qui vous rend un objet perdu.
Je crois que la maladie fait ça : elle vous rend la vue. Pas la vue des grandes choses.
La vue des petites choses qu’on ne voyait plus parce qu’on courait trop vite. Alors je m’adresse à ceux qui vont bien. Sans morale. Sans sermon. Plutôt comme on secoue doucement un ami par le bras : ralentissez. Pas parce que c’est « joli » de ralentir, mais parce que vous êtes peut-être en train de passer à côté de ce que vous cherchez… en croyant que c’est plus loin.
Regardez autour de vous, vraiment. Dégustez un bon repas, pas forcément long. Juste bon.
La douche chaude sur la peau. Un message qui arrive au bon moment. Le rire d’un proche, même un rire idiot, ça compte. Un rayon de soleil dans la maison.
Le simple fait d’être là, debout, dans un jour banal. Ça, ce n’est pas « rien ». C’est la matière même du bonheur : la simplicité. Moi, j’ai longtemps cru que le bonheur se construisait comme une maison : on travaille, on empile, on consolide… et un jour, enfin, on s’assoit et on profite.
Je me suis trompé.
Le bonheur, c’est plutôt une flamme. Si tu ne la regardes pas, elle s’éteint sans bruit.
Et tu peux avoir tout le reste, les projets, le confort, l’image, les titres, ça ne réchauffe pas pareil. Quand la maladie frappe, elle trie. Brutalement. Elle ne vous demande pas combien vous gagnez ni combien de gens vous admirent. Elle vous demande :
« Qui t’aime ? Qu’est-ce qui compte, là, vraiment ? » Et parfois, la réponse dérange… parce qu’elle est simple.
Moi aussi, j’ai joué au plus malin. J’ai cru que j’avais du temps en réserve. Que je pouvais dire : « Je ferai ça demain. » « J’appellerai plus tard. » « On se verra bientôt ! » Sauf que le temps, ça ne se met pas dans un tiroir. Ça passe. Ça ne revient pas. Et quand on le comprend trop tard… oui, ça pique.
Il y a une phrase que je garde dans ma poche maintenant. « On ne regrette pas seulement les grandes choses qu’on n’a pas eues. On regrette surtout les petites choses qu’on n’a pas vécues. » Les moments simples. Ceux qu’on a méprisés parce qu’ils n’avaient pas l’air importants. Et pourtant, au milieu de cette épreuve, j’ai découvert une forme de grâce.
Oui, j’ose le mot. Parce que le cancer m’a donné une lucidité que je n’avais pas demandée, mais dont j’avais besoin. Il m’a rappelé que je ne suis pas le centre du monde. Que je suis minuscule ! Et bizarrement… ça ne m’a pas écrasé. Ça m’a soulagé. Comme si je posais enfin un sac trop lourd : celui de devoir prouver, réussir, impressionner, tenir le rôle, être « à la hauteur ».
Je suis vivant. Et ça suffit déjà comme miracle quotidien. Épicure l’avait compris mieux que beaucoup de gourous modernes : « Le nécessaire pour être heureux est peu de chose. »
Et ce « peu », il est souvent là, à portée de main : un visage, une main, un repas simple, une sortie, une paix intérieure, une vérité dite sans masque.
Alors je le dis franchement : ne faites pas les malins avec la vie. Ne jouez pas à croire que vous avez tout votre temps. Aimez pendant que c’est possible. Appelez tant qu’il y a une voix en face. Pardonnez tant que le cœur n’est pas devenu dur comme une vieille pierre.,Riez, même si ce n’est pas parfait. Et surtout: soyez là. Pas « connectés ». Présents.
Le bonheur n’est pas au bout du chemin. Il est dans la façon de marcher. Dans la façon de regarder. Dans la façon d’habiter une journée ordinaire. La maladie m’a appris que la vie n’est pas une course. C’est une danse : parfois maladroite, parfois lente, parfois à contretemps…
Mais une danse quand même. Et tant qu’on est sur la piste, on peut encore faire un pas.
Alors toi qui as tes forces, ton souffle, tes jambes, ton demain : danse maintenant.
Pas demain. Aujourd’hui.
Un jour, je vais mourir. Mais en attendant… tous les autres, je vais vivre. Vraiment.
© Armand Henderyckx
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Un texte magnifique et profondément touchant. Une maladie mystérieuse , probablement neurologique, ayant touché mon mari, je me remémore tous les bonheurs, grands et petits, que nous avons vécu ensemble et je regrette de ne pas avoir su parfois de les apprécier à leur juste valeur.