La haine comme projet politique
Définition
Qualifier l’adversaire de nazi est devenu un réflexe politique. Mais ce réflexe n’est ni neutre ni spontané. Dans une partie du monde arabo-phone, puis dans certains courants de l’extrême gauche occidentale, cette accusation fonctionne comme une méthode : elle inverse les responsabilités, recycle l’antisémitisme et participe à la fabrication d’un homme nouveau. À la lumière de Hannah Arendt, il s’agit moins d’un excès de langage que d’un mécanisme totalisant.
1. Point de départ
Il faut partir du point de départ, même s’il dérange. Dans une partie du monde arabo-phone — entendu ici non comme une réalité ethnique ou raciale, mais comme un espace culturel, linguistique et politico-idéologique construit par des régimes, des discours et des appareils de pouvoir — il existe depuis des décennies une rhétorique politique totalisante qui présente une singularité frappante : elle qualifie systématiquement ses adversaires de nazis, tout en leur attribuant précisément les défauts qui sont les siens. Ce n’est ni une outrance lexicale, ni un simple excès militant. C’est un procédé structuré, parfaitement identifiable, que Hannah Arendt aurait reconnu sans hésiter. Car le totalitarisme, chez Arendt, n’est pas une insulte. C’est une méthode.
2. Le cœur du mécanisme : l’ennemi ontologique
Le premier critère arendtien est celui de l’ennemi objectif. L’adversaire n’est pas combattu pour ce qu’il fait, mais condamné pour ce qu’il est censé être. La preuve devient inutile. L’étiquette suffit. Dans cette rhétorique arabo-phone, le mot nazi joue exactement ce rôle. Il ne décrit pas, il disqualifie. Il ne permet pas de débattre, il autorise à exclure, à effacer, à justifier l’exception permanente. Une fois l’adversaire nazi, tout devient permis.
3. L’inversion accusatoire
Deuxième trait totalitaire : accuser l’autre d’être ce que l’on pratique soi-même.
Fascisme, racisme, déshumanisation, violence — tout est projeté sur l’ennemi pendant que ces pratiques structurent le discours et l’action du camp accusateur. Arendt appelait cela la dé-factualisation : les faits cessent d’organiser le réel. Seule compte la cohérence idéologique du récit.
4. Le rôle central de l’antisémitisme
Mais ce totalitarisme arabo-phone présente une caractéristique décisive : l’antisémitisme n’y est pas périphérique, il est structurant. Arendt l’avait déjà montré pour l’Europe : l’antisémitisme moderne est l’ennemi parfait pour le totalitarisme. Il est total, abstrait, explicatif, mobilisateur. Il permet de construire un monde où tout s’explique par un seul principe. Dans l’espace arabo-phone, cette fonction est manifeste : le Juif — souvent fondu dans un sioniste indistinct — devient la clé universelle du mal. Cette logique irrigue la propagande politique, médiatique et parfois éducative. On ne transmet pas des faits : on fabrique un homme par l’hostilité.
5. L’homme nouveau : le vrai projet totalitaire
Chez Arendt, le totalitarisme ne se définit pas seulement par la violence ou la répression. Sa caractéristique décisive est ailleurs : la volonté de fabriquer un homme nouveau. Il ne s’agit pas seulement d’éliminer des adversaires, mais de transformer l’humain lui-même : ses réflexes moraux, ses appartenances, sa mémoire, sa capacité à juger. Le totalitarisme ne se contente jamais de gouverner un peuple ; il cherche à le refaçonner, à produire un individu simplifié, aligné, réduit à une identité unique et à un récit obligatoire. La désignation d’ennemis absolus n’est donc pas une fin en soi : elle est un outil de fabrication anthropologique. On apprend moins à penser qu’à réagir. L’homme nouveau est d’abord un homme privé de complexité.
6. Importation occidentale : LFI et l’extrême gauche
Ce qui change aujourd’hui, c’est que ce procédé totalitaire a été importé dans le débat français par une partie de l’extrême gauche, et de manière particulièrement visible par La France insoumise. On retrouve exactement la même mécanique, simplement repeinte aux couleurs de l’antifascisme.
7. L’équation mortifère
Le cœur du dispositif tient en une chaîne logique aussi simple que redoutable :
Sionisme = nazisme
Juif = sioniste
Donc : juif = nazi
Cette équation n’est pas un dérapage. C’est un système. Elle permet de transformer un mouvement d’émancipation en idéologie criminelle, de retourner l’histoire et de salir les victimes du nazisme en bourreaux symboliques. Le mot nazi devient une arme absolue. Il dispense de penser, de prouver, de distinguer.
8. L’antifascisme inversé
Nous ne sommes plus face à un antifascisme vigilant, mais face à un antifascisme inversé. Les outils sont identiques à ceux des idéologies combattues : essentialisation, ennemi absolu, disqualification morale, destruction du monde commun. La politique disparaît au profit de la pureté.
9. Le paradoxe obscène
Les mêmes qui insultent les Juifs — donc les sionistes — en les traitant de nazis manifestent, dans le même mouvement, une fascination assumée pour le nazisme réel. Auschwitz cesse d’être le symbole de l’abîme pour devenir une référence obscène, parfois même un regret à peine voilé : « Hitler aurait dû finir le travail. » Il n’y a pas là contradiction, mais cohérence perverse. Le nazisme est dénoncé en façade et imité dans sa logique.
10. Le cas algérien
Le Juif sert de figure bonne à haïr. La France sert de coupable commode, alors même qu’elle a quitté l’Algérie il y a soixante-trois ans. Dans le même mouvement, l’État algérien poursuit la volonté de fabriquer un homme nouveau arabo-musulman en marginalisant l’importante communauté amazighe.
Langue, culture et mémoire sont reléguées. La pluralité complique le pouvoir.
11 bis. L’école comme matrice
Dans beaucoup de pays du monde arabo-phone, notamment dans les écoles palestiniennes, l’enseignement officiel est structuré par la haine des Juifs, souvent dissimulée derrière le mot sionisme. On n’y apprend pas l’histoire : on y fabrique des réflexes. On n’y forme pas des citoyens : on y forme des hostilités.
Conclusion – Le déni comme complicité intellectuelle
Il faut enfin incriminer ceux qui, depuis quarante ans, ont nié — ou voulu nier — que le successeur idéologique du nazisme s’était reconstitué dans l’idéologie de certains États et mouvements arabes. À chaque alerte, le même réflexe : disqualifier celui qui parle. Critiquer une idéologie devenait un crime moral. Or la question n’a jamais été ethnique. Elle a toujours été culturelle, idéologique, politique. Ce déni a eu des victimes très concrètes : les humanistes arabes eux-mêmes, ceux qui ont osé nommer l’impasse, l’antisémitisme, la dérive totalisante — et qui, pour cela, ont été montrés du doigt, marginalisés, ou purement blackoutés. On pense à Boualem Sansal, à Kamel Daoud, au regretté Abdelwahab Meddeb, et à bien d’autres encore. Non pas réfutés, mais écartés — par confort, par paresse intellectuelle, par conformisme.
Le déni n’a pas seulement protégé une idéologie mortifère ; il a sacrifié ceux qui, de l’intérieur même du monde arabo-phone, tentaient d’en libérer la parole. Ce déni n’est pas une erreur. Il est devenu, avec le temps, une forme de complicité intellectuelle.
