Tribune Juive

La Palestine ou la tentation de l’enfance blessée. Par Charles Rojzman

Il est des sujets qu’on aborde comme on entre dans une église incendiée : avec cette odeur de suie morale qui colle aux mots avant même qu’ils ne soient prononcés. Pour beaucoup d’hommes et de femmes issus des cultures maghrébines ou moyen-orientales, la Palestine est de ceux-là. On peut critiquer l’islam officiel, dénoncer les salafistes, railler les prédicateurs d’ombre, s’indigner des tyrannies locales ; mais toucher à la Palestine, c’est toucher à un sanctuaire. C’est risquer la rupture, l’exil intérieur.

On dira : c’est l’antisémitisme, transposé, déplacé, recyclé dans le langage des droits de l’homme. Il y a de cela, sans doute. Les vieilles passions ne meurent jamais ; elles changent de masque. Mais s’en tenir à cette explication serait commode. Elle rassure, parce qu’elle simplifie. Or rien n’est simple ici. L’hypothèse que j’avance n’épuise rien ; elle ne prétend pas enfermer des peuples dans une grille unique. Elle tente seulement d’éclairer une part obscure du phénomène.

La Palestine, dans cet imaginaire, n’est pas d’abord un territoire disputé : elle est un enfant. Un enfant blessé, écrasé, humilié. Un corps fragile sous les gravats, un regard immense qui semble accuser le monde. Elle concentre la figure de l’innocence suppliciée. Elle incarne la pureté frappée par une force jugée illégitime. Et l’image suffit. Elle dispense de l’histoire. Elle suspend la complexité. L’enfant ne négocie pas ; il souffre.

Face à cet enfant, Israël cesse d’être un État traversé de contradictions, de peurs, d’erreurs et de responsabilités. Il devient une figure archaïque : marâtre sévère, mère dévorante, père fouettard. Une puissance froide, disciplinaire, implacable. La scène politique se métamorphose en scène familiale. Le conflit devient drame intime.

Il faut prendre au sérieux cette dramaturgie inconsciente. Les sociétés marquées par la colonisation, par l’humiliation ou par l’arbitraire des régimes autoritaires portent une mémoire vive de la domination. Cette mémoire cherche des visages, des récits, des figures où déposer la colère accumulée. La Palestine offre ce support. Elle condense des frustrations multiples — sociales, identitaires, géopolitiques — en une image simple : l’enfant contre la puissance.

Dès lors, introduire de la nuance paraît suspect. Complexifier le conflit semble revenir à relativiser la souffrance. Or on ne discute pas un enfant blessé. On le protège. Ainsi se construit une sacralité politique.

À cela s’ajoute, en arrière-plan, un décalage plus discret mais réel : celui entre la mémoire glorieuse des victoires de l’islam — mémoire d’expansion, de civilisation rayonnante, de puissance sûre d’elle — et la situation contemporaine faite de dépendances, de divisions, d’impuissances. Ce contraste n’explique pas tout ; il ne constitue qu’un élément parmi d’autres. Mais il colore l’affect. Plus la grandeur passée est magnifiée, plus la vulnérabilité présente est difficile à accepter.

La Palestine devient alors un point de condensation paradoxal : elle permet à la fois de maintenir vivante l’idée d’une dignité historique et de donner un visage à l’humiliation actuelle. Elle est blessure, mais blessure noble. Défaite, mais défaite sacrée. Elle protège d’une interrogation plus douloureuse sur les responsabilités internes, sur les impasses politiques propres.

On voit ainsi comment plusieurs registres se superposent : la projection psychique, la mémoire historique, la solidarité religieuse, l’indignation morale contemporaine. Aucun ne suffit à lui seul. Ensemble, ils forment un nœud.

La psychanalyse peut éclairer une partie de cette construction. L’enfant humilié réveille l’enfant en chacun ; il convoque la révolte contre l’autorité vécue comme arbitraire, contre la loi ressentie comme injustice. L’État honni devient le parent persécuteur. La colère se nourrit d’affects anciens. Mais l’histoire, elle aussi, travaille souterrainement : l’écart entre le récit héroïque et la réalité dépendante intensifie l’émotion.

Rien de cela ne nie les injustices réelles, ni les souffrances concrètes. Il ne s’agit pas de dissoudre la politique dans la psychologie. Il s’agit de comprendre pourquoi ce conflit prend, dans certaines consciences, une dimension quasi sacrée, alors que d’autres tragédies, parfois plus meurtrières, suscitent moins d’ardeur.

Le danger, peut-être, réside dans la fixation à la posture de l’enfance. Une communauté qui se pense exclusivement comme victime pure risque de s’interdire l’âge adulte politique. Elle se définit par la blessure plus que par l’action. Elle s’identifie à l’innocence plus qu’à la responsabilité.

La centralité symbolique de la Palestine révèle ainsi un entrelacs de passions : mémoire de la domination, nostalgie de la grandeur, projection familiale archaïque, besoin d’innocence. Ce faisceau d’affects rend la question presque intouchable. Non parce qu’elle serait interdite par décret, mais parce qu’elle touche à une zone où l’histoire, la religion et l’inconscient se confondent.

Et c’est peut-être là, dans ce nœud serré entre mythe et réalité, que se joue l’essentiel : non dans une explication unique, mais dans la difficulté même à accepter que le politique exige autre chose que l’identification à l’enfant blessé — qu’il exige la sortie du mythe, et l’entrée, douloureuse, dans la responsabilité.

© Charles Rojzman

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