Du boeuf au shampooing, de la boucherie aux services, jusqu’à la finance : dans un entretien accordé à VA+, l’anthropologue au CNRS Florence Bergeaud-Blackler, présidente du CERIF et spécialiste du frérisme décrypte ce qu’elle présente comme l’expansion spectaculaire du “marché halal” en France et à l’international. Son ouvrage « Le Djihad par le marché » (Odile Jacob, 2025), analyse l’emprise du fondamentalisme islamique et du frérisme sur le marché halal.
Le mot halal signifie d’abord « licite ». Longtemps cantonné à l’alimentation et surtout à la viande, il s’est progressivement étendu, jusqu’à concerner aujourd’hui « à peu près tous les objets de consommation et les services », selon la chercheuse Florence Bergeaud-Blackler. Un basculement massif, d’autant plus marquant, souligne-t-elle, que le grand public connaît encore mal ce secteur. Pourtant, en l’espace de quelques décennies, le halal est passé d’un marché marginal à la fin du XXᵉ siècle à une économie désormais estimée à plusieurs milliers de milliards de dollars par an.
Pourquoi un essor si tardif ?
Pour la chercheuse, auteure de Le Djihad par le marché (Odile Jacob, 2025), le marché halal « moderne » émerge véritablement à la fin du XXᵉ siècle. Dans de nombreux pays musulmans, explique-t-elle, « tout est licite » par défaut : la question se pose surtout lorsque les produits proviennent de pays non musulmans, où la licéité religieuse n’est pas un critère structurant. Autre accélérateur : les migrations vers des sociétés sécularisées, où les pratiques de consommation deviennent un terrain de questionnement identitaire et religieux.
En France, Florence Bergeaud-Blackler situe une première étape dans les années 1980, avec l’installation de boucheries d’abord repérées par l’origine (« du bled », « d’Alger », etc.), puis de plus en plus explicitement présentées comme des « boucheries halal ». Elle met aussi en avant un facteur sociologique : pour une partie des jeunes issus de l’immigration, le halal peut devenir un marqueur identitaire plus simple à afficher qu’une observance religieuse stricte.
La chercheuse rappelle qu’en France, une dérogation autorise l’abattage sans étourdissement, d’abord accordée au culte juif puis étendue aux musulmans. Elle conteste par ailleurs le récit d’un abattage présenté comme « doux », évoquant ses observations lors d’enquêtes de terrain dans des abattoirs ainsi que des avis vétérinaires sur la souffrance animale.
« Il y a toujours plus halal que halal »
Parmi les points les plus saillants de l’entretien, Florence Bergeaud-Blackler décrit une logique de surenchère : « Il y a toujours plus halal que halal. » Une entreprise peut, dit-elle, retirer l’alcool de ses restaurants, renforcer la séparation des cuisines, choisir un certificateur réputé… puis être malgré tout disqualifiée pour des raisons extérieures — par exemple des liens capitalistiques supposés avec une entreprise israélienne. Résultat : le produit redevient « haram » aux yeux de certains, et l’appel au boycott peut s’enclencher.
Pour la chercheuse, cette dynamique fait du halal un instrument qui dépasse la seule consommation : un outil de moralisation et, potentiellement, d’alignement social, avec le risque de favoriser une logique de séparation au sein de la société.
