« … La plupart des occasions des troubles du monde sont Grammairiennes. Nos procès ne naissent que du débat de l’interprétation des lois ; et la plupart des guerres, de cette impuissance de n’avoir su clairement exprimer les conventions et traités d’accord des princes. … » – Montaigne, Essais, Livre II, chapitre XII (Apologie de Raimond Sebond)
—
Malgré le discours officiel de Vladimir Poutine et l’idée répandue selon laquelle la Russie serait en train de gagner militairement en Ukraine, l’analyse des données montre une réalité inverse : la Russie mène une guerre d’attrition extrêmement coûteuse pour des gains territoriaux minimes, au prix d’un affaiblissement militaire et économique durable.
Selon « Center for Strategic and International Studies », depuis février 2022, les forces russes ont subi environ 1,2 million de pertes (tués, blessés et disparus), dont 275 000 à 325 000 morts, un niveau sans équivalent pour une grande puissance depuis la Seconde Guerre mondiale.
À titre de comparaison, ces pertes dépassent largement celles de toutes les guerres menées par la Russie et l’URSS depuis 1945 réunies. Les pertes ukrainiennes sont également très élevées (500 000 à 600 000 pertes), mais inférieures, avec un ratio d’environ 2 pour 1 en défaveur de la Russie. Le total des pertes des deux camps pourrait atteindre 2 millions d’ici 2026.
Sur le plan militaire, la Russie a adopté une stratégie d’usure après l’échec de son offensive éclair en 2022. Cette stratégie repose sur des assauts d’infanterie, l’artillerie massive, l’usage intensif de drones et de bombes planantes, au prix de pertes humaines considérables.
Les troupes russes progressent cependant à un rythme extrêmement lent : entre 15 et 70 mètres par jour dans les principales offensives, parfois plus lentement que lors de batailles emblématiques de la Première Guerre mondiale comme la Somme. La Russie n’a pas réussi à percer le front ukrainien ni à provoquer un effondrement stratégique.
Les gains territoriaux récents sont marginaux. En 2024 et 2025, la Russie n’a conquis qu’environ 1,4 % du territoire ukrainien supplémentaire. Au total, depuis 2022, elle contrôle environ 20 % de l’Ukraine, en incluant la Crimée et le Donbass, un résultat très éloigné de l’objectif initial de soumettre l’ensemble du pays.
Sur le plan stratégique, les objectifs de Poutine restent clairs : ramener l’Ukraine dans la sphère russe et bloquer l’expansion de l’OTAN. Mais les moyens engagés ne permettent pas d’atteindre ces fins. La guerre s’est transformée en conflit d’épuisement, favorable à la défense ukrainienne, fondée sur des réseaux de tranchées, de mines, d’obstacles et une saturation du champ de bataille par les drones.
Économiquement, la Russie résiste mais s’affaiblit structurellement. Son économie de guerre est sous tension : la production industrielle décline, la croissance est tombée à 0,6 % en 2025, l’inflation est élevée, la pénurie de main-d’œuvre s’aggrave et les revenus pétroliers ralentissent. Surtout, la Russie accuse un retard technologique majeur, notamment dans les secteurs clés comme l’IA, et ne dispose d’aucune entreprise parmi les 100 premières entreprises technologiques mondiales.
Loin d’une victoire inéluctable, la Russie apparaît comme une puissance en déclin, enfermée dans une guerre d’usure meurtrière, incapable de transformer ses sacrifices humains en gains stratégiques décisifs, et fragilisée à long terme sur les plans militaire, économique et technologique.
La guerre en Ukraine ne révèle pas une Russie conquérante, mais une puissance qui s’érode en tentant de maintenir son statut par la force.
—
Pour plus d’informations, lire l’article : Russia’s Grinding War in Ukraine / Massive Losses and Tiny Gains for a Declining Power – CSIS / Center for Strategic and International Studies : https://www.csis.org/analysis/russias-grinding-war-ukraine
— Selon les auteurs, l’Occident n’exploite pas pleinement les faiblesses russes. Des sanctions énergétiques plus dures, le ciblage de la flotte pétrolière clandestine, et un soutien militaire plus massif à l’Ukraine pourraient accroître le coût stratégique pour Moscou. Tant que cette pression restera limitée, Poutine est prêt à prolonger la guerre, même au prix de millions de morts, pour maintenir une fiction de puissance que les indicateurs économiques, militaires et technologiques démentent de plus en plus radicalement.

Poster un Commentaire