Tribune Juive

Le jihad et la pulsion de mort : autopsie psychanalytique du terrorisme islamiste. Par Pierre Rehov

Pourquoi tant d’analyses du terrorisme islamiste échouent-elles à expliquer ses formes les plus extrêmes, notamment les attentats-suicides ? Parce qu’elles regardent vers l’extérieur au lieu de regarder à l’intérieur. Cet essai abandonne les excuses politiques et les alibis sociologiques pour explorer l’architecture psychique intime du jihadiste. À travers un prisme freudien, il examine la répression, l’angoisse sexuelle, l’obsession de la pureté et l’érotisation de la mort qui transforment l’idéologie en violence.

Introduction — Le jihad : pauvreté, politique… ou tout autre chose ?

Depuis des décennies, intellectuels occidentaux, journalistes et décideurs politiques recherchent obstinément des explications externes au terrorisme islamiste. La pauvreté. Le traumatisme colonial. L’exclusion sociale. Le racisme. L’humiliation. La politique étrangère occidentale. Israël. L’Amérique. La France. Le capitalisme. La liste est recyclée à l’infini parce qu’elle rassure. Si le jihad est le produit de la misère, la prospérité le guérira. S’il naît de l’exclusion, l’inclusion le neutralisera. S’il est politique, la négociation l’apprivoisera. Or la réalité contredit obstinément ce récit. Un nombre significatif de jihadistes ne proviennent pas de la misère extrême. Beaucoup sont éduqués, parfois hautement. Ingénieurs, médecins, étudiants universitaires, cadres de classe moyenne, voire membres de familles aisées. Les dirigeants des mouvements jihadistes ont souvent vécu confortablement, parfois dans le luxe. Les architectes de la terreur islamiste sont rarement des paysans affamés. Ce sont des idéologues. Ce simple constat impose une conclusion dérangeante : le jihad n’est pas avant tout une pathologie socio-économique. Il est une pathologie doctrinale et psychologique.

Le jihad est explicitement inscrit dans les textes religieux islamiques, la jurisprudence et la tradition. Il ne s’agit pas d’une aberration importée de la géopolitique moderne, mais d’un concept normatif, sans cesse réinterprété mais jamais répudié. Comme toutes les idéologies totalisantes, il agit non seulement au niveau des croyances, mais au niveau de la psyché. À cet égard, les mouvements islamistes correspondent de manière troublante à l’observation de Lénine selon laquelle la religion fonctionne comme l’opium du peuple. Non comme un simple réconfort, mais comme un narcotique qui anesthésie la culpabilité, sanctifie la violence et neutralise la conscience morale. Dans le cas jihadiste, l’opium ne calme pas. Il enivre, radicalise et transforme les conflits intérieurs de l’individu en armes. Pour comprendre le terroriste, il faut cesser de se demander ce que la société lui a fait et commencer à se demander à quoi ressemble son monde intérieur.

Les sociétés islamistes comme systèmes de contrôle total

Les sociétés islamistes ne sont pas simplement conservatrices. Ce sont des systèmes structurellement oppressifs de contrôle total, qui régulent les comportements de la naissance à la mort, de la sexualité à la pensée, du corps à la croyance. L’individu n’y est jamais souverain. Le désir est suspect. La curiosité est dangereuse. Le doute est une trahison. Le corps appartient à Dieu. L’esprit appartient aux clercs. La famille appartient à l’honneur. La femme appartient à la lignée masculine. L’enfant appartient à la tradition.

De tels systèmes produisent un environnement psychologique défini par trois constantes : la répression, la peur et la soumission. Le désir ne disparaît pas dans ces environnements. Il est déformé. Et le désir déformé ne se dissout pas ; il se transforme. Il revient sous des formes pathologiques. C’est ici que la psychanalyse devient indispensable, car elle permet de lire la violence jihadiste non comme une stratégie politique rationnelle, mais comme la mise en acte d’un drame intérieur profondément structuré.

Un cadre freudien pour comprendre la violence jihadiste

Sigmund Freud identifiait la répression comme le moteur de la névrose. Lorsque les pulsions instinctuelles, en particulier sexuelles, sont privées d’exutoires symboliques ou d’expressions saines, elles réapparaissent sous des formes déplacées, obsessionnelles ou violentes. Les cultures islamistes ne subliment pas la sexualité ; elles la mettent sous pression. La sexualité est omniprésente dans le discours religieux mais interdite dans la vie réelle. Elle est simultanément diabolisée et fétichisée. Le désir est présenté comme une menace pour l’ordre social, tandis que le paradis est promis comme une récompense sexuelle. Cette contradiction génère une tension interne permanente.

Le jihadiste n’est pas un homme sans désir. C’est un homme dont le désir a été déclaré illégitime, dangereux et pécheur dès l’enfance, et à qui l’on n’a jamais appris à l’intégrer.

Le tabou sexuel et l’organisation de la frustration

Dans de nombreuses sociétés islamiques, le sexe n’est pas simplement encadré. Il est obsessionnellement tabou. Dès le plus jeune âge, les garçons sont conditionnés à associer la sexualité au danger, à la honte et au péché. La masturbation est condamnée. Les relations prémaritales sont interdites. Les interactions avec les femmes sont strictement contrôlées. La séparation des sexes est présentée comme une supériorité morale, mais son effet psychologique est une frustration chronique.

Cette frustration n’est pas accidentelle ; elle est organisée. Un homme sexuellement frustré est plus facile à contrôler, plus facile à radicaliser, plus facile à mobiliser. Sa tension peut être redirigée vers un ennemi extérieur. Ce qui ne peut être exprimé vers l’intérieur est projeté vers l’extérieur. La violence devient une forme de décharge déguisée en vertu.

L’instrumentalisation de la séparation des sexes

La séparation stricte entre hommes et femmes est idéologique, non accessoire. Les femmes sont présentées comme des sources de tentation et de chaos. Les hommes sont censés être protégés de leur présence, tout en étant tenus responsables de tout désir qu’ils éprouvent. Cela crée un piège psychologique paradoxal : l’homme est à la fois impuissant face au désir et coupable de l’avoir.

Avec le temps, cela produit de l’angoisse, du ressentiment et de l’hostilité envers les femmes. Elles ne sont pas perçues comme des partenaires ou des sujets, mais comme des menaces ou des objets. Cette déshumanisation est intériorisée, puis projetée sur la société tout entière.

Le mépris des femmes et la naissance de la haine de soi

Dans les sociétés islamistes, les femmes sont soumises à l’inégalité juridique, au contrôle physique, à l’humiliation psychologique et à la violence sexuelle, souvent dissimulée sous les droits conjugaux. Ce mépris normalisé a un effet profond sur la psychologie masculine. Un homme élevé dans le mépris des femmes ne peut éviter de mépriser la part de lui-même qui les désire.

Le désir devient féminisé, associé à la faiblesse et à l’impureté. Le jihadiste ne hait pas seulement les femmes ; il hait sa propre vulnérabilité. La violence offre un moyen d’anéantir cette vulnérabilité. Tuer devient une manière de faire taire le désir.

La circoncision et le complexe de castration

La circoncision masculine est souvent présentée comme psychologiquement neutre. Dans de nombreuses sociétés musulmanes, cependant, elle est pratiquée entre sept et douze ans, et non à la naissance. À cet âge, l’enfant est déjà conscient de son corps, de sa sexualité et de l’autorité sociale. L’acte est présenté comme une soumission à la loi divine, souvent accompagné de douleur, de peur et d’humiliation rituelle.

D’un point de vue freudien, cela peut renforcer un complexe de castration, surtout lorsqu’il s’inscrit dans un contexte où l’on rappelle constamment à l’enfant que son corps ne lui appartient pas. Le message est clair : ta chair n’est pas à toi. Plus tard, le martyre devient l’extension logique de cette leçon. Le sacrifice ultime du corps devient la preuve ultime de l’obéissance.

La peur de l’autonomie féminine

Rien ne terrifie davantage l’idéologie islamiste que les femmes libres. Une femme qui choisit, désire, parle et refuse expose la fragilité du système. Cette peur explique l’obsession du voile, la surveillance des déplacements féminins, la violence contre le féminisme et la persistance des crimes d’honneur. Ce ne sont pas des vestiges archaïques de cultures tribales. Ce sont des réponses psychologiques d’urgence à la perte perçue du contrôle masculin. Tuer la femme restaure l’ordre symbolique et soulage temporairement l’angoisse masculine.

Les mutilations génitales féminines comme annihilation sexuelle

Les mutilations génitales féminines, pratiquées sur l’immense majorité des femmes dans des pays comme l’Égypte ou la Somalie, sont souvent présentées comme de simples traditions. En réalité, elles constituent une annihilation sexuelle. En supprimant le plaisir sexuel féminin, ces sociétés tentent de supprimer l’autonomie des femmes. La femme est réduite à une fonction reproductive sans désir. Cela crée une économie psychique profondément déséquilibrée. Le désir masculin devient à la fois omnipotent et interdit. La honte s’intensifie. L’agression suit.

Les 72 vierges : fantasme érotique, obsession de la pureté et angoisse de castration

La promesse des soixante-douze vierges offerte aux martyrs est régulièrement minimisée en Occident comme une métaphore ou un folklore. C’est une erreur. Pour le sujet jihadiste, cette promesse est littérale, détaillée et psychologiquement centrale. Ce qui est rarement rapporté, parce que cela n’apparaît que dans des échanges directs avec des terroristes eux-mêmes, est le contenu précis de ce fantasme.

Selon leurs propres descriptions, ces vierges ne sont pas simplement disponibles sexuellement. Ce sont des êtres ontologiquement purifiés, conçus pour neutraliser toutes les angoisses que le jihadiste associe aux femmes et à la sexualité. Elles sont censées redevenir vierges après chaque rapport. La sexualité ne doit laisser aucune trace. Le désir ne doit pas altérer l’objet. La femme doit rester éternellement intacte. L’expérience ne doit pas s’accumuler. Cela révèle une obsession de la pureté comme état permanent, et non comme processus vécu.

Ces vierges sont également censées être dépourvues de toute sécrétion corporelle. Pas de menstruations, pas de mucus, pas de salive, pas de transpiration. Tout ce qui rappelle au jihadiste que les femmes sont des êtres biologiques, autonomes et cycliques est éliminé. Le corps féminin est vidé de ses signes de vie. Ce qui reste est un objet aseptisé, à l’abri de la contamination et de la culpabilité.

Plus révélateur encore, de nombreux jihadistes affirment que ces vierges sont transparentes. On peut voir à l’intérieur d’elles. Rien n’est caché. Rien n’est mystérieux. Rien n’est menaçant. D’un point de vue psychanalytique, cette croyance est remarquable. Freud identifiait l’une des angoisses sexuelles masculines les plus archaïques comme la peur inconsciente de la vagina dentata, le fantasme selon lequel le sexe féminin dissimulerait un danger ou une castration. La transparence abolit cette peur. Si la femme est visible de l’intérieur, elle ne peut cacher aucune menace. Elle ne peut ni dévorer, ni dominer, ni émasculer.

Ce fantasme s’inscrit parfaitement dans un complexe de castration renforcé par la circoncision tardive, la répression sexuelle rigide et la diabolisation des femmes. Le martyr ne cherche pas le plaisir. Il cherche l’abolition de l’angoisse sexuelle. Les soixante-douze vierges ne sont pas des récompenses au sens classique. Ce sont des prothèses psychologiques. Elles offrent la disponibilité sans agentivité, l’intimité sans vulnérabilité, le désir sans culpabilité, la domination sans peur. La mort devient le passage non vers l’accomplissement érotique, mais vers le contrôle absolu.

Dans cette perspective, le terrorisme-suicide n’est pas nihiliste. Il est libidinal. Il constitue une régression vers un monde fantasmatique présexuel où rien ne saigne, rien ne résiste et rien ne se souvient.

Au-delà de la politique : le terroriste comme produit psychique

Les analyses politiques se concentrent sur les structures et les griefs. La psychanalyse s’intéresse à la subjectivité. Le jihadiste ne se contente pas de réagir au monde. Il met en scène un drame intérieur où le désir réprimé devient violence, la honte devient rage, l’angoisse sexuelle devient agression sacrée et la mort devient rédemption.

C’est pourquoi la dissuasion échoue. C’est pourquoi l’aide économique ne guérit pas le jihad. On ne négocie pas avec une pulsion de mort.

Conclusion — Comprendre sans excuser

Psychanalyser le jihadiste ne revient pas à l’excuser. Il s’agit de démanteler des illusions rassurantes. Le terrorisme islamiste n’est pas un accident de l’histoire. Il est le produit logique d’un système qui réprime le désir, diabolise les femmes, sacralise la violence, érotise la mort et dissout la responsabilité individuelle dans le commandement divin.

Tant que cette architecture intérieure ne sera pas affrontée honnêtement, sans relativisme culturel, l’Occident continuera de mal comprendre son ennemi. Et dans ce cas précis, l’incompréhension n’est pas de l’innocence. C’est une complicité.

© Pierre Rehov 

Pierre Rehov est reporter de guerre, réalisateur de documentaires sur le conflit Israélo-Arabe, expert en contre-terrorisme, auteur. On lui doit « Pogrom(s) », l’exceptionnel documentaire sur le 7 octobre

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