Tribune Juive

OMAN, l’exception en Islam, ni sunnite, ni chiite ou le médiateur idéal. Par Francis Moritz

Les faits :

La fin du mythe du non-alignement au Moyen-Orient

Oman, seul État ibadite, face à un ordre régional devenu coercitif

Le non-alignement a longtemps été présenté comme une option stratégique viable au Moyen-Orient. Une posture prudente, héritée de la guerre froide, permettant à certains États de se maintenir hors des blocs, de jouer les médiateurs et de transformer leur neutralité en actif diplomatique. Cette époque touche à sa fin. La séquence ouverte par les Accords d’Abraham n’a pas simplement normalisé des relations : elle a reconfiguré l’architecture régionale autour de blocs sécuritaires explicites, réduisant drastiquement l’espace du « ni-ni ».

Dans ce nouvel ordre, Oman occupe une position unique — et donc fragile. Non seulement le sultanat est historiquement non aligné, mais il est surtout le seul État au monde dont la majorité de la population relève de l’ibadisme, un courant distinct à la fois du sunnisme et du chiisme. Cette singularité confessionnelle n’est pas anecdotique : elle a longtemps constitué le socle de sa stabilité interne et de sa posture internationale. Elle est aujourd’hui mise à l’épreuve.

Oman, seule exception ibadite dans un Moyen-Orient confessionnellement polarisé

Avec près de 2 millions d’Ibadites sur environ 2,5 millions dans le monde, Oman est le seul État dont l’identité religieuse majoritaire échappe aux deux grands pôles confessionnels qui structurent la région. Cette exception a historiquement permis au sultanat de se tenir à distance de la rivalité sunnite-chiite et d’éviter l’instrumentalisation religieuse du pouvoir.

L’ibadisme, rigoriste sur le plan moral mais non prosélyte et non messianique, a produit un modèle politique centré sur la stabilité, la modération et la responsabilité du dirigeant, non sur la projection idéologique. Cette matrice religieuse explique pourquoi Oman n’a jamais cherché à exporter un modèle, ni à s’ériger en pôle doctrinal régional.

Pendant des décennies, cette dissociation confessionnelle a constitué un avantage stratégique décisif. Elle permettait à Oman d’exister comme un acteur à part, acceptable par tous précisément parce qu’il ne menaçait aucun récit dominant.

Les Accords d’Abraham : la fin de la tolérance pour l’exception

Les Accords d’Abraham ont marqué un tournant qualitatif. En formalisant l’alignement sécuritaire entre Israël, plusieurs monarchies du Golfe — en particulier les Émirats arabes unis — et les États-Unis, ils ont transformé le Moyen-Orient en un espace structuré par des architectures de sécurité intégrées.

Dans ce nouveau cadre, la neutralité n’est plus perçue comme un facteur de stabilisation, mais comme une anomalie stratégique. Les États sont de plus en plus évalués non sur leur capacité à éviter le conflit, mais sur leur degré d’intégration dans les dispositifs de dissuasion collective. Le non-alignement cesse d’être un statut ; il devient une dérogation temporaire.

Oman : de l’exception utile à l’exception suspecte

Oman n’a ni rejoint les Accords d’Abraham, ni adopté une posture de confrontation. Cette continuité est cohérente avec son héritage ibadite et sa tradition de médiation. Mais dans un système désormais fondé sur la visibilité des alliances, cette retenue est relue comme un défaut de positionnement.

Le paradoxe est cruel : ce qui faisait la valeur stratégique d’Oman — son extériorité confessionnelle et idéologique — devient un facteur de fragilité. Être le seul État ibadite au monde, c’est ne pouvoir s’abriter derrière aucune solidarité confessionnelle régionale au moment où les blocs se durcissent.

L’Iran : la neutralité ibadite face à la logique de dissuasion

La relation d’Oman avec Iran illustre parfaitement cette bascule. Longtemps, Mascate a servi de canal discret entre Téhéran et les puissances occidentales. Cette capacité de médiation reposait précisément sur sa singularité religieuse et son absence d’hostilité doctrinale.

Dans l’ordre post-Abraham, cette posture est de plus en plus coûteuse. Lorsque l’Iran est défini comme la menace structurante du système régional, ne pas être aligné contre lui devient problématique, même sans être aligné avec lui. La neutralité ibadite, autrefois protectrice, expose désormais Oman à une suspicion diffuse mais persistante.

Militarisation du Golfe et extinction progressive du non-alignement

La montée en puissance des dispositifs de défense intégrée — antimissiles, coopération navale, interopérabilité militaire — transforme le Golfe en un espace de sécurité collective coercitive. Dans un tel environnement, le non-alignement devient structurellement instable.

Pour Oman, le dilemme est d’autant plus aigu qu’il ne dispose pas de la profondeur stratégique, démographique ou militaire lui permettant d’imposer durablement son exception. Être le seul État ibadite, c’est aussi être structurellement seul face à la pression des blocs.

L’ibadisme : force interne, isolement externe

L’ibadisme continue de jouer pleinement son rôle interne : cohésion sociale, faible conflictualité confessionnelle, stabilité institutionnelle. Mais dans un ordre régional dominé par le hard power, cette force ne se convertit plus en protection externe.

Là réside le cœur de la démonstration : l’ibadisme protège Oman de l’intérieur, mais ne le protège plus du système régional. Il ne crée ni alliances, ni garanties de sécurité, ni mécanismes automatiques de solidarité.

Conclusion : la singularité ibadite à l’épreuve de la fin du non-alignement

Le non-alignement au Moyen-Orient n’est pas en train de s’éroder : il est en train de disparaître comme option stratégique stable. L’ordre post-Accords d’Abraham impose une logique simple : être intégré ou être périphérique.

Oman constitue le test ultime de cette transformation. Si le seul État ibadite au monde, historiquement respecté pour sa neutralité et sa capacité de médiation, ne parvient plus à préserver un espace autonome, alors le message est clair : la singularité confessionnelle ne protège plus contre la coercition systémique.

L’ibadisme demeure la clé de la cohérence omanaise. Mais il ne suffit plus à garantir une place durable hors des blocs. Avec Oman, c’est bien le mythe même du non-alignement moyen-oriental qui s’achève.

© Francis Moritz


Francis Moritz a longtemps écrit sous le pseudonyme « Bazak », en raison d’activités qui nécessitaient une grande discrétion.  Ancien  cadre supérieur et directeur de sociétés au sein de grands groupes français et étrangers, Francis Moritz a eu plusieurs vies professionnelles depuis l’âge de 17 ans, qui l’ont amené à parcourir et connaître en profondeur de nombreux pays, avec à la clef la pratique de plusieurs langues, au contact des populations d’Europe de l’Est, d’Allemagne, d’Italie, d’Afrique et d’Asie. Il en a tiré des enseignements précieux qui lui donnent une certaine légitimité et une connaissance politique fine. Fils d’immigrés juifs, il a su très tôt le sens à donner aux expressions exil, adaptation et intégration. © Temps & Contretemps


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