Fracture franco-allemande, faillite de l’ONU et retour du nucléaire
Le débat sur une bombe atomique allemande ne surgit pas d’une dérive idéologique ni d’un accès de fièvre militariste. Il est le produit d’un effondrement cumulatif : celui de l’Union européenne comme acteur stratégique cohérent, du multilatéralisme onusien comme garantie de sécurité, et du tandem franco-allemand comme moteur politique du continent.
Ce qui revient aujourd’hui à Berlin, ce n’est pas le goût de la puissance.
C’est la peur rationnelle du vide.
Une Union européenne désarmée politiquement
L’Union européenne traverse une crise plus grave qu’une simple paralysie décisionnelle. Elle souffre d’un défaut de souveraineté stratégique. Malgré son poids économique, elle demeure incapable de garantir la sécurité existentielle de ses États centraux.
La guerre en Ukraine, les tensions au Moyen-Orient, la pression américaine sur le commerce et la sécurité, puis l’épisode du Groenland ont agi comme autant de révélateurs : l’UE produit des normes, pas de la dissuasion. Elle parle de puissance, mais ne dispose pas de l’instrument ultime qui la fonde.
Dans ce contexte, la promesse d’une « autonomie stratégique européenne » apparaît de plus en plus comme une formule sans garantie.
La fracture du tandem franco-allemand
Au cœur de cette impuissance européenne se trouve une réalité désormais assumée : le moteur franco-allemand est grippé.
Pendant des décennies, un compromis implicite a tenu :
- la France assumait la dissuasion nucléaire et la grammaire militaire ;
- l’Allemagne fournissait la puissance économique et la stabilité politique.
Ce compromis a cessé de fonctionner.
Paris considère sa dissuasion comme strictement nationale, non mutualisable, non codécidable. Berlin refuse, à juste titre du point de vue de sa souveraineté, de dépendre d’une arme dont la décision ultime lui échappe totalement.
Résultat :
- pas de dissuasion européenne crédible,
- pas de garantie explicite pour l’Allemagne,
- pas de sortie collective par le haut.
Cette fracture n’est pas conjoncturelle. Elle est structurelle
Quand l’Europe ne protège plus, l’État revient
C’est dans ce contexte que le chancelier Friedrich Merz appelle l’Allemagne et l’UE à « parler le langage de la politique de puissance ». Derrière l’appel européen se cache une évidence nationale : si l’Europe échoue à protéger, l’Allemagne devra décider seule.
Le débat nucléaire allemand n’est donc pas une rupture avec l’histoire d’après-guerre.
Il en est la conséquence logique, une fois que toutes les architectures de substitution ont cessé de fonctionner.
La dissuasion française : crédible, mais non protectrice pour Berlin
La dissuasion nucléaire française est réelle, opérationnelle et respectée. Mais elle reste française. Les ambiguïtés entretenues sur sa « dimension européenne » ne changent rien au fond :
- la décision ultime est nationale ;
- aucune automaticité n’est garantie ;
- aucun cadre juridique n’engage Paris à protéger ses partenaires.
Pour l’Allemagne, cela signifie une chose simple : la bombe française rassure politiquement, mais ne sécurise pas stratégiquement.
À long terme, cette asymétrie devient insoutenable pour un État qui finance et structure l’Union sans disposer de l’assurance ultime.
La faillite opérationnelle de l’ONU
Le second pilier qui s’effondre est celui du multilatéralisme incarné par l’ONU.
Le Conseil de sécurité est paralysé par le veto. Les agressions majeures ne sont ni empêchées ni sanctionnées efficacement. Le droit international subsiste, mais sans capacité de contrainte.
Pour l’Allemagne, qui avait fait du droit et de l’ONU un substitut à la puissance, le choc est doctrinal :
👉 le droit sans dissuasion ne protège plus.
La coalition des volontaires pour l’Ukraine : l’ONU mise de côté
La coalition des volontaires en soutien à l’Ukraine marque un tournant silencieux mais décisif. Faute de mandat onusien — rendu impossible par le veto russe — les États occidentaux ont choisi d’agir hors ONU, au nom de la nécessité stratégique.
Ce choix crée un précédent majeur :
la légitimité de l’action prime désormais sur la légalité procédurale lorsque celle-ci est bloquée par l’agresseur.
L’ONU n’est pas reniée.
Elle est court-circuitée.
Et une institution que l’on peut contourner sans coût politique cesse d’être structurante.
Trump et l’ONU rendue optionnelle
Ce que fait Donald Trump ne crée pas cette dynamique, mais l’officialise. En multipliant les coalitions ad hoc et les accords transactionnels, il démontre qu’on peut se passer de l’ONU sans sanction.
Trump ne tue pas l’ONU.
Il la rend optionnelle.
Dans le système international, ce qui devient optionnel devient marginal.
Pourquoi l’Allemagne ne peut plus attendre
Pris ensemble, les constats sont implacables :
- la garantie américaine est politiquement incertaine ;
- la dissuasion française est souveraine, pas européenne ;
- l’ONU est paralysée ;
- l’UE est stratégiquement fracturée.
Dans ce vide, la question n’est plus morale ni historique.
Elle est existentielle.
Un État central, sans dissuasion nucléaire, sans droit de veto, sans garantie automatique, devient dépendant de cercles de décision où il n’est jamais certain d’être inclus.
Conclusion – Le retour du réel
La tentation nucléaire allemande n’est pas un retour du passé.
C’est le retour du réel.
Quand les garanties collectives s’effondrent,
quand les alliances deviennent conditionnelles,
quand le droit ne dissuade plus,
alors l’État revient à la seule question qui compte :
qui décide, en dernier ressort, de notre survie ?
Tant que cette décision restera extérieure à Berlin,
le débat nucléaire allemand ne reculera pas.
Il s’enracinera.
Il se normalisera.
Et il finira par devenir, non plus un tabou, mais une option stratégique parmi d’autres.
Ce n’est pas l’Allemagne qui a changé.
C’est le monde qui a cessé de la protéger.
© Francis Moritz
Francis Moritz a longtemps écrit sous le pseudonyme « Bazak », en raison d’activités qui nécessitaient une grande discrétion. Ancien cadre supérieur et directeur de sociétés au sein de grands groupes français et étrangers, Francis Moritz a eu plusieurs vies professionnelles depuis l’âge de 17 ans, qui l’ont amené à parcourir et connaître en profondeur de nombreux pays, avec à la clef la pratique de plusieurs langues, au contact des populations d’Europe de l’Est, d’Allemagne, d’Italie, d’Afrique et d’Asie. Il en a tiré des enseignements précieux qui lui donnent une certaine légitimité et une connaissance politique fine. Fils d’immigrés juifs, il a su très tôt le sens à donner aux expressions exil, adaptation et intégration. © Temps & Contretemps
