Tribune Juive

La retraite… Ou plutôt …? Par Nadia Lamm

On peut être sûr qu’on est à la retraite quand notre boîte mail est submergée de messages publicitaires longs comme un jour sans pain qui nous font miroiter des vidéos gratuites qui ne sont derechef que de nouveaux messages publicitaires dont l’objectif final est de déclencher l’achat d’une pléthore de vidéos qui devraient faire de nous des experts de l’arthrose ou de l’énurésie des seniors si on n’avait pas décidé qu’on avait d’autres chats à fouetter.

La retraite … Ici on s’attaque à un sujet difficile – que dis-je! A un Everest ! A l’ère du trou – non du cratère !- de la Sécu, de la loi sur le suicide assisté qu’il faudrait quand même avoir le bon goût de choisir plutôt que de s’éterniser dans une existence improductive où, comme nous le rappelle à juste titre notre ami Jacques Attali a dit, on coûte plus cher qu’on ne rapporte.

Oui le sujet est périlleux : la retraite ce serait pour les lampistes de l’existence, les gaspilleurs de l’énergie des autres, ceux qui gagnent leur vie numérisée à la sueur de leur front et qui ont autre chose à faire que de nourrir des inutiles comme nous l’assenent trois fois par jour les Yuval Noah Harari et autres Laurent Alexandre. A l’ère du transhumanisme a-t-on encore le droit de revendiquer d’être à la retraite, autrement dit dans une réserve protégée comme les Indiens d’Amérique, ces derniers des Mohicans qui restent là sans autre but que de siffler des bouteilles de whisky et de servir d’appâts aux touristes ? Et eux, encore, ils ont une excuse : ils font marcher le tourisme en arborant des coiffures à plumes et des tomahawks

en évoquant un passé pas si lointain où les bisons au galop faisaient trembler la terre bistre du Colorado! Bref le folklore vous voyez !

Tandis que les retraités, eux, n’évoquent rien du tout sinon la perte de la gratuité de l’héritage passés leurs soixante quinze ans et une obstination stupide à rester en vie malgré le fait qu’ils n’aient plus rien à attendre de celle-ci – et notamment pas l’immortalité, puisqu’ils n’ont, pour l’écrasante majorité d’entre eux, pas les moyens de se faire augmenter ou prolonger en bénéficiant du téléchargement de leur vie sur le cloud pour s’incruster ici-bas ad vitam eternam. Bref : plus inutile qu’un retraité tu meurs !

Il y a donc un mystère du retraité qui entend jouir sans entraves de son inutilité ici-bas et ce malgré tous les arguments dissuasifs que lui servent les Sages, ces demi-dieux qui voient, eux, plus loin que le bout décoloré de leurs chaussures!

Certes les retraités vont en cures thermales, boivent le petit vin blanc qu’on boit sous la tonnelle et promènent leur toutou à Menton, la ville des citrons, tout en faisant gentiment tourner l’industrie pharmaceutique. Et certes les médecins installés sur la Riviera ont besoin d’eux pour vivre – et même bien vivre ! – Mais à part ces retraités-là qui sont encore utiles à quelque chose ou à quelqu’un, que faire de ceux qui végètent entre belote et cornet de frites au pays des Ch’tis ou dans les déserts médicaux – le terme de désert est tout de même assez parlant pour dire … qu’ils encombrent quelque peu… non ?

Voilà ce que je pense en tous cas : la retraite est un luxe, un gros mot, de plus en plus obscène – une peu comme les acquis sociaux de la Résistance du reste : il faut avoir le courage de passer tout ce fourbis par-dessus bord et voyager léger comme me l’a affirmé mon ami le cyborg l’autre soir.

D’ailleurs voyez nos Sages, nos demi-dieux qui recommandent le suicide assisté pour les plus de soixante ans : ils ont, eux, soixante dix, quatre-vingt, quatre-vingt-dix ans et persistent à ne pas vouloir débarrasser le plancher des vaches. Incohérents ? Non. Eux ils ont ce qui manque aux autres. Les sous pour se faire immortaliser ce qui montre bien qu’ils sont Sages. Et ils donnent le la. Donc regarde la poutre qui est dans ton œil à cataracte et arrête de faire le malin. Suicide-toi de bonne grâce pour être un bon citoyen et tu verras ! Tu te sentiras mieux et au moins tu auras fait oeuvre utile !

Moi j’ai fini ma harangue et j’espère en avoir persuadé quelques-uns. Ne dit-on pas : ce sont les meilleurs qui partent en premier ? Et si vous n’êtes toujours pas convaincus, je ne peux rien faire de plus pour vous!

Mais vous avez compris que je blaguais : commençons par écarter d’un revers de doigt le terme infâme de retraite et parlons plutôt de la réalité : nous arrivons non à la retraite mais à la récolte. Récolte des efforts fournis pour tirer le meilleur de nous-mêmes et dont nous pouvons finalement jouir des fruits en toute sérénité et quiétude.

Refusons de mal nommer les choses et d’ajouter au malheur du monde, comme nous en dissuadait Albert Camus. Et vive la récolte !

© Nadia Lamm

Nadia Lamm est professeur de philosophie et auteur.

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