« Le moment où les Juifs sont poursuivis parce qu’ils osent se défendre est toujours celui où la justice cesse d’être l’expression de la loi pour devenir un signal. »
Il est des moments où le vernis de l’État de droit se fissure, laissant apparaître non pas une justice impartiale, mais une mécanique idéologique, froide et sélective. Les mandats d’amener émis par des juges français contre deux militantes franco-israéliennes accusées de « complicité de génocide » marquent un de ces moments de bascule.
Car enfin, de quoi parle-t-on ? De citoyennes françaises vivant en Israël, poursuivies pour avoir, selon des associations militantes, entravé l’acheminement d’une aide humanitaire à Gaza. Une qualification pénale d’une gravité extrême — le crime des crimes — brandie avec une désinvolture glaçante, sur la base d’engagements militants, politiques, idéologiques, fussent-ils contestables.
Dans le même temps, en France, l’antisémitisme le plus cru, le plus violent, le plus obscène prospère à visage découvert. Des propos explicitement antisémites sont tenus publiquement. Des appels à la haine sont relayés. Des mises en scène de la violence symbolique — flotilles, happenings, intimidations — se multiplient. Et pourtant… rien. Ou presque rien. Des classements sans suite. Des lenteurs. Des silences. Une indulgence devenue structurelle.
Ce contraste n’est pas une bavure. Il n’est pas une maladresse. Il est un système. Une justice asymétrique n’est plus une justice
Quand la justice se montre intraitable avec certaines cibles et étonnamment aveugle avec d’autres, elle cesse d’être un pilier démocratique pour devenir un instrument politique indirect. Hier, l’État agissait frontalement. Aujourd’hui, il délègue. Il se retranche derrière des juges, des procédures, des associations « respectables ». Les mains restent propres, pendant que la mécanique fait son œuvre.
Nous avons déjà vu cela.
Dans les années 30, l’exclusion se faisait au nom de la loi. Dans les années 40, elle se faisait au nom de l’ordre.
Aujourd’hui, elle se fait au nom du droit international, de la morale humanitaire et d’un antisionisme prétendument vertueux.
Le résultat, lui, est identique : les Juifs sont désignés comme exception pénale, comme anomalie morale, comme coupables par essence.
La criminalisation sélective des Juifs : Il faut avoir le courage de le dire clairement : on n’assiste pas à une judiciarisation impartiale du conflit israélo-palestinien, mais à une criminalisation ciblée de Juifs, y compris français, sur la base de leur engagement, réel ou supposé, en faveur d’Israël.
Pendant ce temps, ceux qui propagent une haine explicitement antisémite sur le sol français bénéficient d’une indulgence que plus personne n’ose encore qualifier d’« équilibre ».
Ce n’est plus de la prudence. Ce n’est plus de la complexité.
C’est une lâcheté morale institutionnalisée.
Le précédent est mortel pour la démocratie : Car si l’on peut, aujourd’hui, poursuivre des citoyennes françaises pour « complicité de génocide » sur la base d’actions militantes à l’étranger, qu’est-ce qui empêchera demain d’appliquer cette logique à n’importe quel engagement jugé idéologiquement incorrect ?
Quand le droit devient une arme morale à géométrie variable, il ne protège plus personne. Il intimide.
Il sélectionne. Il désigne.
Et l’histoire nous a appris une chose : quand les Juifs deviennent un laboratoire juridique, c’est que la démocratie est déjà gravement malade.
Assez de faux-semblants
Il est temps de cesser les discours lénifiants sur la « lutte contre la haine » quand les faits démontrent l’exact inverse. Il est temps de nommer ce qui se joue : un deux poids, deux mesures assumé, maquillé sous les oripeaux du droit, mais profondément politique.
Ce n’est pas une dérive. C’est une orientation.
Et ceux qui, par leur silence, leur prudence calculée ou leur indignation sélective, laissent faire, porteront demain la responsabilité d’avoir regardé ailleurs — comme tant l’ont fait avant eux.
« Le moment où les Juifs sont poursuivis parce qu’ils osent se défendre est toujours celui où la justice cesse d’être l’expression de la loi pour devenir un signal ».
© Richard Abitbol
