Parfois je suis moi-même épuisé par mes propres sarcasmes. Je me dis que je me dissimule derrière un détachement narquois parce que je suis un être fondamentalement mauvais et narcissique. Simultanément me vient la pensée qu’à m’apitoyer ainsi sur mon sort j’appelle à la dénégation mes lecteurs, oh non denis tu es un être de lumière, et qu’entre le ricanement et la plainte, je ne fais jamais que continuer à parler de moi. C’est à la fois un cercle vicieux et vertueux que d’être soi.
Il faut aussi convenir que cette dialectique est induite par le fait de prendre une plume et d’écrire. Le moment où l’on ouvre la porte à soi-même et constate, non sans effroi, que l’on entre la braguette ouverte et sans ôter ses chaussures boueuses. Faire comme chez soi quand on est chez soir reste une faute d’éducation. Et puis le reste du monde revient à la charge. La rumeur propagée par des milliards d’homo sapiens qui appartiennent à la même espèce.
Parmi eux, avec quelques heures de décalage, celui qui serait, parait-il, mon prochain. Le turban sanglant et cacochyme de l’infâme Khamenei. Ce bipède coexiste avec moi dans une temporalité comparable. Il a fait tuer des dizaines de milliers de ses concitoyens dans une crise aigue d’akbarite. Mitraillés dans la rue, même pour les rats on a plus de mansuétude. Croyez-vous qu’il se sente mal ? Qu’il invective son moi haineux ? Que nenni. Il organise son éventuel repli et le transfert de ses avoirs dans des banques étrangères. Ça ne finira même pas sénile. Ça restera lucide jusqu’à son dernier souffle putride.
Parce qu’il a une ligne directe avec Dieu , le guide. C’est là que réside l’absurdité conceptuelle de ce qu’est le Très Puissant, Très Haut, Très Viril, Très Pectoral, Très Libidineux, Très Grosego. Ce Grand Absent dont le funeste vieillard serait l’Oracle est parti sans laisser d’adresse (avec la caisse). A supposer qu’un jour Il fût là. Le Crépitement Cosmique, le massif Trou Noir de l’orgie galactique a-t-il même conscience qu’un prénommé Ali, dit le délabré, s’arroge le droit de tuer par dizaines de milliers au nom de la Matière Noire qui serait le versant opposé de l’univers.
On parle désormais de 80 000 victimes, mes chéris. Ton frère, ton voisin, ton dentiste, ta cousine, ta correspondante, ton condisciple, ton ex… La population de Cherbourg. Le bilan de la bataille de la Marne. Les petits et les grands, les jeunes et les vieux, les moches et les beaux, les croyants et les pas croyants, les savants et les modestes. Tous. Du plomb. Que la miséricorde, la piété, le pardon, l’éblouissement céleste, la sanctification, l’exorcisme à poils ras, la grâce, la bénédiction, l’épiphanie, l’akbaritude, l’akbartabac et le vide sidéral s’abattent sur ce monde.
Sinon, moi je suis gentil.
© Denis Parent
Source: Les bras m’en tombent
La Chronique de Denis Parent « Les bras m’en tombent », que tous ses lecteurs assimilent à ses humeurs, est née il y a trente ans dans « Studio Magazine », où l’auteur nous entretenait de cinéma.
