Tribune Juive

« Mon film sur les enfants juifs martyrs de Bullenhuser Damm a été refusé par France Télévisions, Canal + et ARTE », s’émeut le réalisateur et comédien Francis Renaud lors d’une interview donnée à TJ         

Entretien réalisé par Frédéric Sroussi 

                      

Tribune Juive : Francis Renaud, vous êtes comédien, réalisateur, acteur fétiche d’Olivier Marchal, et vous avez reçu – entre autres – le Prix Michel Simon. Vous avez tourné avec les cinéastes les plus célèbres tels qu’Olivier Marchal donc, mais aussi Cédric Klapisch, Catherine Breillat, Alain Corneau, etc. Vous avez aussi joué dans des téléfilms et séries à succès comme « Un Village français  » ou encore « L’Affaire Villemin « …

Nous allons parler de votre film, un court-métrage, que vous avez réalisé et interprété avec deux actrices formidables : Mathilda Hamon et Nathalie Boyer. Il s’intitule Le Croquemidor, un court-métrage magnifique et douloureux que j’ai eu l’occasion de voir et dont le sujet est – à travers un récit actuel – un épisode particulièrement épouvantable qui eut lieu pendant la Shoah, et que personnellement je ne connaissais pas. Votre film relate le destin abominable des vingt enfants juifs de Bullenhuser Damm (dont le plus jeune avait 5 ans et le plus âgé 12 ans) qui furent tous pendus le 20 avril 1945 dans l’ancienne école de Bullenhuser Damm à Hambourg afin d’effacer les traces des expériences pseudo-médicales qu’ils avaient subies de la part du médecin SS Kurt Heißmeyer (prononcez : « Heissmeyer ») après avoir été sélectionnés par Josef Mengele à Auschwitz. Le médecin-bourreau nazi inocula le bacille de Kock vivant à ces malheureux enfants qui subirent ensuite des prélèvements de leurs nœuds lymphatiques axillaires lors d’une chirurgie abominablement douloureuse avant d’être pendus tous les vingt à des crochets contre un mur… ¹ 

Comment avez-vous pris connaissance de cette histoire d’une horreur absolue (et on sait que des tragédies identiques furent innombrables pendant la Shoah) ? 

Francis Renaud : J’ai toujours été extrêmement sensible à la période de la Seconde guerre mondiale et à ce qu’a subi le peuple juif. J’ai un grand-père qui fut interné à Buchenwald et qui a pu en sortir ; il n’était pas Juif, mais communiste. J’ai appris cet épisode tragique à la lecture du livre de Günther Schwarberg qui s’intitule Ils ne voulaient pas mourir : Les enfants martyrs du bullenhuser Damm. 

Quand j’ai eu connaissance de cette histoire sordide, de ces vingt enfants juifs – dont trois enfants français – assassinés après avoir été torturés par un médecin SS, j’ai tellement été remué par cette abomination que je me suis fait la promesse de faire revivre leur mémoire. Je ne savais pas comment, mais j’avais dans la tête le film Le Labyrinthe de Pan de Guillermo del Toro. Je me suis alors dit que si je devais raconter l’histoire des enfants juifs de Bullenhuser Damm, je la raconterai de la même manière que Guillermo del Toro a raconté la Guerre d’Espagne dans son film. J’ai commencé à écrire cette histoire, mais à travers un conte car je ne voulais pas effrayer les gens. Mon but était de sensibiliser le public, notamment les adolescents d’aujourd’hui, les collégiens et les lycéens en particulier. Il faut parler de la Shoah ! C’est dans le magazine allemand Stern que l’affaire du médecin SS Kurt Heißmeyer – qui était toujours en activité après la Seconde guerre mondiale – fut dévoilée grâce à Günther Schwarberg et sa femme, l’avocate Barbara Hüsing.

Il avait un cabinet de pneumologie en Allemagne après la guerre…

J’ai créé alors le personnage d’Edith Horowitz dans mon film qui a 16 ans et qui se serait occupée de ces enfants dans le Bloc 31 à Auschwitz où ils se trouvaient. Elle leur aurait fait alors écrire un conte afin de tenter de les distraire. On entend la voix de cette jeune femme que j’ai inventée et qui lit le conte écrit par ces enfants juifs avant qu’ils ne partent vers la mort. On glisse dans leur histoire, mais sans les voir, à travers le prisme de Juliette, une adolescente de 13 ans qui découvrira ce qu’ils ont vécu.

Le but aussi de ce court-métrage est de pouvoir faire un long-métrage par la suite. Il y a tant de choses à dire sur ces enfants, jusqu’au procès du médecin-bourreau Kurt Heißmeyer qui fut jugé en 1966. Il aurait dû être pendu après la guerre comme d’autres dirigeants nazis qui furent exécutés par les Américains ou l’Armée rouge. 

Je pense que la France a joué un rôle terrible. Il y a eu énormément de collabos qui ont dénoncé les Juifs. 

Alors, quand je vois que le Festival de Berlin a refusé le film alors que c’est de Berlin qu’est venu l’ordre deux jours avant la fin de la guerre d’assassiner ces enfants, cela me met en rage ; imaginez le martyre, la souffrance de ces enfants pendus à des crochets après avoir été torturés ! On les a ensuite décrochés, et leurs corps ont été incinérés. 

T.J : Je veux juste ajouter comme comble de l’horreur que lors de son procès on demanda à Kurt Heißmeyer pourquoi il n’avait pas utilisé des cochons d’Inde comme cobayes au lieu de ces enfants, et il répondit : « Pour moi, il n’y avait aucune différence entre des Juifs et des cochons d’Inde.» 

F.R : Le destin de ces enfants est tellement inhumain que je me suis juré de rappeler leur souvenir et que le public puisse avoir accès à leur histoire. Je veux ajouter qu’il existe un mémorial à Hambourg avec une plaque commémorative, une roseraie, les photos de tous les enfants. Ce qui est arrivé à ces gamins est inadmissible. Des médecins ont fait ça. C’est tellement honteux. Ils ont détruit l’humanité. C’est pour cela que j’ai tournéLe Croquemidor. 

T.J : C’est une œuvre qui parle du passé, mais dans un cadre narratif contemporain, ce qui en fait toute l’originalité.  Vous n’avez pas cherché à ancrer la trame du film uniquement en 1945.  Pourquoi ce parti pris ? 

F.R : J’ai fait cela pour sensibiliser et frustrer le spectateur à travers ce court-métrage pour qu’il puisse espérer en voir plus sur le long-métrage que j’espère pouvoir réaliser. Le but était de s’intéresser à ces enfants, que les gens puissent faire des recherches sur internet pour apprendre ce qu’il leur est arrivé.

T.J : Eh bien, là aussi le pari est gagné car c’est ce que j’ai fait après avoir visionné votre film.

F.R : En fait, France Télévisions nous a refusé un mois avant le tournage. J’ai dû supprimer le personnage du Croquemidor, qui devait être créé avec des prothèses, du maquillage, etc. J’avais ajouté des archives en noir et blanc sur ces enfants, mais hélas j’ai dû tout enlever à cause du manque de moyens. J’avais heureusement perçu un financement de l’ADAMI (NDLR :  L’ADAMI est une Société de services aux artistes-interprètes qui s’occupe de la gestion des droits, de l’aide financière aux projets, de la défense des intérêts et d’accompagnement de carrière des artistes) que je remercie encore et dont je suis membre. J’ai donc présenté ce projet de court-métrage à l’ADAMI. Sur 700 projets Le Croquemidor a donc fait partie des cinq  projets retenus. 

L’ADAMI déclencheur m’a donc offert une bourse de 30 000 Euros. Il fallait par contre que je trouve un producteur et je n’en ai pas trouvé, il fallait que je trouve une région où tourner et là encore, refus de la région Normandie, refus du Grand-Est, refus du CNC aussi (qui est un organisme de soutien à la création, cinéma, série TV) . Je me suis dit : « Ce n’est pas possible ! Ne refusez pas cette histoire ! »

J’ai enfin trouvé un producteur du nom de Keven Hamon qui m’a dit qu’il allait le produire. Et malgré cela, je n’ai obtenu que des refus de la part des chaînes de télévision et des festivals ! Nous avons décidé de le tourner quand même. Il faut savoir que le rôle de Georges Horowitz que je joue devait être interprété par Tchéky Karyo qui avait accepté, mais à cause d’une clause de contrat de l’ADAMI, j’étais obligé de tourner moi aussi dans le film et il n’y avait qu’un seul personnage masculin, mais Tchéky avait accepté. Il était très touché par cette histoire, son épouse devait même jouer le rôle de la mère de la petite Juliette qui devait être joué par Louise, la fille de Tchéky. J’ai donc dû jouer le rôle de Georges un peu malgré moi et donc changer de casting. J’avais vu Mathilda – la fille de mon producteur Keven Hamon – qui avait un regard impressionnant. Mathilda est venue sur le tournage et elle a été incroyable. Elle est magnifique, elle est pleine de sensibilité. C’était son premier rôle. La mère est jouée par l’actrice très douée Nathalie Boyer que j’avais repérée et qui m’a dit oui tout de suite. 

Mais, j’insiste sur le fait que ce film a été amputé à cause du refus de France Télévisions, bien que le financement que j’ai reçu de la part de l’ADAMI déclencheur devait me permettre d’obtenir une chaîne. Je n’ai pas eu de chaîne : refus d’ARTE aussi alors que l’ADAMI finance énormément de festivals en France et que la chaîne ARTE travaille avec l’ADAMI. 

J’étais persuadé d’avoir ARTE, surtout qu’à cette époque on commémorait les 80 ans de la libération des camps nazis. 

Ce film est censuré ! Boycotté ! blacklisté ! 

T.J : Dans le conte fictivement écrit par les enfants, vous avez nommé la Reine du nom d’Esther. Était-ce voulu ? 

F.R : Non, pourquoi ? 

T.J : Eh bien, parce que dans la Bible, il existe une Reine juive qui s’appelait Esther et qui a sauvé le peuple juif d’une extermination programmée. Ce qui pour moi faisait écho à l’histoire de votre film.

F.R : Théophile Gautier avait écrit que : « Le hasard, c’est peut-être le pseudonyme de Dieu quand il ne veut pas signer.»

T.J :  Rabbi Nah’man de Breslev, un immense rabbin du XVIIIème siècle, avait dit justement que le hasard n’existait pas.

F.R : L’aura de ces enfants est présente. Je leur parle même, vous savez. C’est pour cela que je suis tellement déçu par tous ces refus. Quand le Festival de Clermont-Ferrand a dit non c’était terrible, tout comme fut terrible le refus du Festival de Berlin. 

T.J: Justement, parlons de l’affaire qui nous préoccupe puisque ce film poétique, bouleversant, mais aussi d’une grande valeur morale, pédagogique et mémorielle – en ces temps où l’antisémitisme s’exprime ouvertement et violemment dans le monde entier – a été refusé par toutes les chaînes de télévisions françaises, franco-allemande comme ARTE et par les festivals de court-métrage en France, mais aussi comme vous venez de le dire en Allemagne où vous l’avez proposé. Comment analysez-vous ces refus systématiques et quels sont les autres diffuseurs de télé et les festivals qui vous ont refusé ? 

F.R : Canal + aussi a refusé en prétendant que cela ne rentrait pas dans ses cases. Mon œil, il fait 18 minutes, et ils prennent plein de courts-métrages. Où est le devoir de mémoire ? Par contre, j’ai été aidé par des gens que je remercie à la fin du film et qui, lors de l’ouverture d’une cagnotte Leetchi m’ont donné 3000 Euros. 

T.J : Il faut dire aussi que la musique originale et la photographie sont très belles et créent un univers onirique envoûtant.

F.R : Oui, le Directeur de la photographie est Julien Brulé qui est un jeune chef opérateur. Un type formidable, et la musique est composée par Raphaël Gesqua que j’aime beaucoup et qui est très doué. Ce sont des jeunes magnifiques et généreux qui ont beaucoup de talent. Mais, pour répondre à votre question concernant mon analyse de tous ces refus, je répéterai ce que j’ai écrit : « Censure et encore de la censure. Ne faut-il plus parler des Juifs en France, c’est ça ? Faut-il  oublier le devoir de mémoire ? Oublier les enfants de Bullenhuser Damm encore une fois ? Un homme sans mémoire est un homme sans vie. Un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir. »

Francis Renaud, merci 

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Note

 ¹ L’ officier nazi qui supervisa l’assassinat de ces enfants était le SS-Obersturmführer Arnold Strippel qui mourut en 1994 en Allemagne sans jamais avoir été inquiété….

Un entretien mené par Frédéric Sroussi pour Tribune juive


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