Il y a des consultations plus difficiles que d’autres.
Des journées interminables où les malades se succèdent. Souvent du bénin, parfois du plus grave.
Des oreilles, des amygdales à la chaîne.
La pathologie est monotone.
De ces journées, on en sort lessivé prêt à raccrocher ou au contraire avec l’envie de continuer car on a vécu un moment rare.
Un de ces moments rares, qui me revient.
…
La mère se tenait sur le pas de la porte, comme si elle hésitait à entrer. Elle tenait fortement la main de son fils, un enfant de 4 ans.
« Je vous préviens, il ne va pas se laisser faire. »
Il y avait presque de l’hostilité dans sa voix.
Entrez quand même…
Elle lui a lâché la main.
L’enfant a pénétré à pas prudents, puis s’est assis par terre devant la grande baie vitrée de mon bureau pour contempler la rue, fasciné par les lumières des voitures qui éclairaient le crépuscule. Il restait encore des décorations de Noël, un peu obsolètes, qui clignotaient devant la mairie.
Il était mutique. Ses cheveux lui tombaient sur le visage.
« Il doit avoir mal. Il a tenu, toute la journée, ses deux poings serrés contre ses oreilles. Je crois qu’il a de la fièvre mais il ne m’a pas laissé prendre sa température. »
Comme pour confirmer, l’enfant s’est tapé violemment l’oreille avec la paume de sa main.
A aucun moment, il n’a levé son regard vers moi.
Sa mère était restée debout, avec son manteau et serrait un gros sac contre elle.
Deux bus se sont succédé dans la rue.
Les décorations de Noël sont passées du bleu au vert.
…
Dans le dossier de l’enfant était noté :
Syndrome de l’ X fragile.
Une maladie génétique touchant un fragment de l’ADN du chromosome X.
Elle se manifeste de façon très variable, avec un retard intellectuel et des troubles du comportement.
Les symptômes sont souvent plus marqués chez les garçons que chez les filles.
L’ enfant est « différent », comme on dit pudiquement.
…
L’approche a été simple.
Moi aussi, je me suis approché de la fenêtre pour regarder la nuit qui tombait, puis je lui ai pris naturellement sa petite main pour le conduire au fauteuil d’examen.
Il n’a pas voulu s’asseoir.
J’ai commencé à lui raconter l’histoire de « Chien Bleu » que je connais par cœur à force de la lire à mon petit-fils.
Je ne sais pas si il comprenait mais il s’est laissé faire et m’a presque tendu son oreille, tout en ne quittant pas des yeux la grande baie vitrée et ses lumières.
A travers le spéculum, son tympan droit était très rouge.
Il a sursauté au pin pon d’une ambulance ou alors c’était la douleur.
Je lui ai reparlé du chien bleu.
Je ressentais derrière mon dos toute la tension de sa mère, comme si une catastrophe allait se produire.
Elle s’était enfin assise comme prostrée, et a posé son gros sac par terre.
…
Il avait une otite simple.
Au final, une consultation et une prescription banales.
Commencez les antibiotiques ce soir.
…
Ils sont partis.
L’enfant a tourné la tête, c’est la première fois qu’il me regardait. Ou peut-être regardait-il la fenêtre derrière moi.
C’était mon dernier patient.
Pour moi, la journée était terminée.
J’étais lessivé.
© Daniel Sarfati
Photo de Vivian Maier
