Tribune Juive

Quelle est la pire chose qu’ait pu dire de Gaulle sur Israël ? De la rupture franco-israélienne à l’aveuglement soviétique et panarabe. Par Nicolas Carras

La pire chose qu’ait pu dire de Gaulle sur Israël est sans doute la phrase prononcée lors de sa conférence de presse du 27 novembre 1967, quelques mois après la guerre des Six Jours :

« Israël, sûr de lui et dominateur, a décidé de s’agrandir encore et de s’installer sur les territoires qu’il avait pris lors du conflit. »

Cette formule est restée comme un tournant : la fin de l’alliance franco-israélienne et le début d’un récit où Israël, pourtant attaqué et menacé d’anéantissement, est présenté comme l’agresseur.

C’est une déclaration grave et profondément injuste. La guerre des Six Jours n’était pas une guerre de conquête, mais une guerre de survie et de libération : Israël était encerclé par des armées prêtes à le détruire, ses voies maritimes bloquées, ses citoyens sous la menace. La victoire fut rapide mais elle permit de libérer Jérusalem-Est, la Judée-Samarie et le Golan, territoires qui n’avaient jamais appartenu à un État arabe souverain. La Jordanie les occupait illégalement depuis 1948.

Le droit international lui-même donne raison à Israël : la conférence de San Remo (1920) et le Mandat britannique (1922) prévoyaient la création d’un foyer national juif sur l’ensemble de la Palestine mandataire, incluant ces régions. Les Juifs avaient déjà accepté en 1922 de voir leur foyer amputé de la Transjordanie (78 % du territoire initial). Les plans de partage de 1937 et 1947 furent rejetés par les autorités arabes, et même après la guerre de 1967, Israël proposa à nouveau la restitution de territoires en échange de la paix – offre rejetée par les « trois non » de Khartoum : pas de paix, pas de reconnaissance, pas de négociations.

En qualifiant Israël de « sûr de lui et dominateur », de Gaulle a inversé les rôles. Le peuple qui venait d’échapper à l’anéantissement fut présenté comme un occupant, et ceux qui avaient juré sa destruction furent implicitement excusés. Cette phrase a nourri une lecture du conflit qui diabolise Israël et occulte la haine anti-juive déjà présente dans la région bien avant 1948, bien avant même l’essor du sionisme moderne. Sous l’Empire ottoman, les Juifs de Palestine vivaient comme dhimmis, citoyens de seconde zone, soumis à des discriminations, des violences, des massacres. Les témoignages d’époque décrivent vexations, extorsions et humiliations. Cette hostilité culmine dans les pogroms de Hébron en 1929 et les massacres de 1936-1939, qui visent des communautés juives présentes depuis des siècles, bien avant tout conflit territorial moderne.

De Gaulle, en quelques mots, a donné à une partie de l’opinion mondiale – une grille de lecture qui allait marquer les décennies suivantes : Israël n’était plus le petit État menacé, mais un « dominateur ». Ce glissement sémantique a contribué à faire passer une guerre de libération pour une occupation, et a servi de socle au récit anti-israélien qui domine encore aujourd’hui une partie du débat international.

Cette phrase n’a pas été qu’un simple jugement, elle a réorienté durablement la politique française au Moyen-Orient. La France s’est progressivement rapprochée des États arabes, imposant un embargo sur les armes à Israël et rompant l’alliance stratégique qui existait jusque-là. Ce repositionnement a renforcé la perception internationale d’Israël comme « occupant » et a contribué à isoler diplomatiquement l’État hébreu dans les années qui ont suivi, tout en légitimant, de facto, les revendications arabes sur des territoires contestés.

On retrouve enfin, dans cette affaire, une forme de cynisme gaullien profondément caractéristique, avec une posture de surplomb, presque méprisante, vis-à-vis de tout ce qui ne s’intègre pas dans sa vision personnelle de l’Histoire. De Gaulle parle en stratège solitaire, en arbitre du monde, distribuant bons et mauvais points depuis une position imaginaire d’extériorité morale et politique. Il ne doute pas, il ne discute pas, il tranche. Cette manière d’énoncer des jugements définitifs, avec une assurance quasi monarchique, relève moins de la lucidité que d’une forme d’arrogance intellectuelle, la conviction d’incarner à lui seul la raison historique. Ce n’est pas seulement une erreur d’analyse, c’est un style de pouvoir, fondé sur le mépris du réel concret et des acteurs vivants, au profit d’une mise en scène de soi comme figure tutélaire de la destinée mondiale. Dans ce cadre, Israël n’est plus un peuple réel avec une histoire tragique, mais un simple pion dans un grand récit gaullien, où l’ego du stratège l’emporte sur toute considération humaine.

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Cette position est décadente parce qu’elle rompt un lien symbolique essentiel entre les Juifs de diaspora et Israël : non pas un lien d’allégeance politique, mais un lien historique, existentiel, civilisationnel. En délégitimant publiquement Israël, en le renvoyant à une figure abstraite de « colonisateur », on affaiblit ce lien et on installe l’idée que l’attachement juif à Israël serait suspect, archaïque, voire moralement fautif. Cela ouvre un espace idéologique où le Juif de France est sommé de se désolidariser de son propre peuple pour être « acceptable » dans l’espace public. C’est décadent au sens où cela transforme une histoire concrète, tragique, charnelle, en problème moral abstrait, traité par des catégories idéologiques importées. Et c’est dangereux, car cette dissociation nourrit directement l’antisémitisme moderne : non plus seulement le Juif comme figure religieuse ou ethnique, mais le Juif comme figure politique illégitime, assimilée à un oppresseur. À partir de là, la porte est ouverte à une nazification symbolique : Israël devient le nouveau Reich, le Juif devient le nouveau colon, donc le nouveau coupable absolu.

Un homme d’État ne parle jamais dans le vide. Lorsqu’il légitime publiquement une grille de lecture antisioniste, il ne produit pas seulement un discours, il produit un cadre mental collectif. Il installe des catégories : « occupant », « colon », « illégitime», qui vont ensuite structurer l’imaginaire politique, médiatique, universitaire. Ces mots deviennent des armes symboliques. Même si l’intention n’est pas antisémite, l’effet objectif est de fournir une légitimation intellectuelle à des discours qui le deviennent. C’est là une irresponsabilité politique majeure : croire qu’on peut manier des concepts aussi chargés sans produire d’effets sociaux. Ce qui est étrange, en effet, pour un homme d’État, c’est de ne pas mesurer que les idées circulent, se radicalisent, se déforment, et finissent toujours par produire des pratiques.

Cette position s’inscrit aussi dans une matrice idéologique issue du soviétisme. C’est l’URSS qui a largement fabriqué le cadre conceptuel du palestinisme moderne : OLP, tiers-mondisme, lutte anticoloniale, alignement sur le camp dit « anti-impérialiste ». L’objectif était clair; affaiblir l’influence américaine au Moyen- Orient en attaquant son allié principal après 1967, Israël. Ce choix impliquait en parallèle un rapprochement avec le monde arabe et le panarabisme, alors même que ces régimes et mouvements avaient déjà commis de nombreux crimes de masse, persécutions et nettoyages ethniques, notamment contre leurs propres populations et contre les Juifs*. Or la guerre des Six Jours avait précisément montré qu’Israël était devenu une puissance militaire autonome, capable de se défendre seule, donc un allié stratégique majeur pour l’Occident : une force stabilisatrice face au panarabisme, au terrorisme, puis plus tard à l’islamisme radical. Le gouvernement américain de l’époque a parfaitement compris cela : en prouvant sa capacité à se défendre seul, Israël devenait un allié crédible, durable et utile, et cette vision à long terme a d’ailleurs porté ses fruits, Israël s’imposant comme un pilier stratégique de l’Occident face au fanatisme islamique et aux forces de déstabilisation régionales. Ne pas comprendre cela, c’est commettre une erreur géopolitique lourde : au lieu de consolider un allié occidental solide, on adopte la grille de lecture de son ennemi idéologique.

Cette erreur est cohérente avec l’histoire intellectuelle de De Gaulle, qui s’était déjà rapproché du stalinisme en juillet 1941, — après l’opération Barbarossa, De Gaulle et Staline concluent un accord politique et stratégique implicite. L’URSS reconnaît la France libre comme interlocuteur légitime, et Staline apporte un soutien diplomatique actif à De Gaulle face aux Anglo-Américains, qui le traitent encore comme un acteur secondaire. Sans oublier le pacte d’assistance mutuelle franco- soviétique signé en 1935, — rapprochement qui a lieu alors même que les crimes de masse de Staline étaient connus**. Il y a là une constante : une fascination pour les grands blocs, les grandes abstractions géopolitiques, au détriment du réel concret, des peuples, des alliances effectives. Dans le cas d’Israël, cela conduit à sacrifier un allié réel au profit d’une posture idéologique, qui, en pratique, alimente l’antisémitisme, affaiblit les Juifs d’Europe, et renforce les narratifs hostiles à l’Occident lui-même.

Cette position est décadente parce qu’elle remplace l’histoire réelle par l’idéologie, dangereuse parce qu’elle légitime symboliquement l’hostilité envers les Juifs, et stratégiquement absurde parce qu’elle adopte les catégories de pensée du camp soviétique contre les intérêts mêmes de l’Occident.

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Notes :

*Entre 1918 (chute de l’Empire ottoman) et 1970, le monde arabo-musulman est traversé par une série de crimes de masse, de persécutions et de violences politiques majeures, liés aux nationalismes, aux coups d’État militaires, panarabisme, à l’islam politique, aux guerres interarabes, à l’antisémitisme d’État.

Nettoyage ethnique et persécutions des Juifs des pays arabes (années 1920– 1960). C’est un fait massif, longtemps occulté. Entre 1948 et 1970, environ 850 000 Juifs expulsés ou forcés de fuir : Irak, Égypte, Syrie, Liban, Yémen, Maroc, Algérie, Tunisie, Libye. Avec spoliations de biens, déchéances de nationalité, pogroms, arrestations arbitraires, camps, interdiction de travailler, lois d’exception. Exemples de pogroms : Farhoud à Bagdad (1941), ~200 morts juifs. Égypte (1956–1967) : expulsions massives, internements. Libye (1945, 1948, 1967) : pogroms, disparition quasi totale de la communauté. C’est un nettoyage ethnique à l’échelle d’un monde civilisationnel entier. Génocide arménien (1915–1923) – Empire ottoman finissant. Même si ottoman, il est dans la continuité arabo-musulmane post-impériale : 1 à 1,5 million d’Arméniens exterminés. Déportations de masse, marches de la mort, massacres. Assyriens et Grecs pontiques aussi touchés. C’est le premier génocide industriel du XXe siècle, avant la Shoah. / Guerres civiles et massacres internes. Liban (1958, puis tensions pré-1975). Massacres intercommunautaires : Chrétiens, musulmans, druzes, Palestiniens. Irak : répressions kurdes dès les années 1960. Massacres de communistes et opposants sous Qassem puis Baas. Déportations, exécutions politiques. Syrie : Coup d’État Baas (1963), répression massive. Purges politiques, prisons, tortures. (Le pire viendra après 1970, mais la matrice est déjà là.). Égypte (Nasser) : tortures systématiques, exécutions politiques, «éradication de toute opposition. / Guerre du Yémen (1962–1970) souvent oubliée. / Guerre Égypte vs monarchistes yéménites : Bombardements massifs. Armes chimiques utilisées par l’Égypte. Environ 200 000 morts. / Massacres palestiniens… par des régimes arabes : Très tabou, mais fondamental : Jordanie – Septembre noir (1970). L’armée jordanienne massacre les Palestiniens de l’OLP : 3 000 à 10 000 morts. Liban (avant 1975) : Camps palestiniens contrôlés militairement. Violences interarabes constantes. Les Palestiniens sont massivement tués par des Arabes, bien plus que par Israël à cette époque. / Antisémitisme d’État généralisé : Entre 1948 et 1970 : Lois raciales de fait. Propagande nazie recyclée. Mein Kampf traduit. Radio du Caire diffusant des discours hitlériens. Israël comparé au Reich dès les années 50. C’est la nazification idéologique du conflit bien avant l’Occident.

Total estimé (ordre de grandeur) : Sans compter ce qui viendra après 1970 (Iran, Syrie, Irak, Daech, etc.): Entre 1918 et 1970 : Génocides + famines + guerres + répressions : Plusieurs millions de morts (5 à 10 millions) dans l’espace arabo- musulman.

Ce qui est frappant, ce n’est pas seulement la violence. C’est que tout cela a été massivement invisibilisé dans le récit occidental.

**Les grandes purges (1936–1938) : Exécutions directes : environ 700 000 à 800 000 personnes. / Déportations au Goulag : 1,5 à 2 millions supplémentaires. C’est la liquidation systématique des élites politiques, militaires, intellectuelles. / Le Goulag (années 1930) : Internés cumulés avant 1941 : environ 4 à 5 millions de personnes. Morts dans les camps avant 1941 : 1 à 2 millions (froid, faim, travail forcé). / Les famines organisées : Holodomor (Ukraine, 1932–33) : 3 à 5 millions de morts. Autres famines (Kazakhstan, Russie) : 1 à 2 millions. / Déportations de peuples entiers (avant même 1941) : Polonais, Baltes, Caucasiens, etc. : plusieurs centaines de milliers.

© Nicolas Carras

Nicolas Carras – Créateur (vidéo – son – photo), artiste, poète

https://nicolascarras.wordpress.com/

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