Tribune Juive

Lettre à Monsieur Alain Finkielkraut. Par Théodore Halévin

Monsieur Alain Finkielkraut, tout est pardonné.

Alors que ces dernières années vous aviez fait le choix difficile de la solitude face aux mensonges de la bien-pensance, vous avez été réintégré dans la communauté des gens respectables. Vous êtes redevenu fréquentable.

C’est désormais avec chaleur qu’on vous reçoit sur les plateaux de télévision. On accueille avec bonheur le récit de vos tourments et l’on écoute avec saveur la chronique de votre « honte ». Honte de Netanyahou et de ses crimes, honte des colons de Cisjordanie, honte des juifs suprémacistes…

Alors puisque la mode est au déballage des sentiments personnels, il me faut vous le dire : moi aussi, j’ai honte !

J’ai honte de ces juifs qui hurlent avec les loups pour désigner Netanyahou comme le « premier ennemi d’Israel » mais qui chuchotent lorsque le Président Macron refuse de marcher contre l’antisémitisme.

J’ai honte de ces juifs qui n’ont jamais de mots assez durs contre l’aveuglement tribal de leurs coreligionnaires sans s’apercevoir qu’ils succombent eux-mêmes au mimétisme de leur milieu social.

J’ai honte de ces juifs qui croient que la morale consiste à être scrupuleusement impitoyable avec les siens et suicidairement empathique avec ses ennemis.

J’ai honte de ces juifs qui ne supportent pas que certains les désignent comme des traîtres à leur peuple mais qui passent leur temps à traiter leurs contradicteurs comme des traîtres à l’humanité.

J’ai honte de ces juifs qui ont l’impudence de parler de « pogrom » contre les palestiniens de Cisjordanie sans jamais rappeler que l’immense majorité des violences qui y sont commises sont le fait des arabes et que les juifs persécutés de Pologne, d’Ukraine ou de Russie n’avaient pas pour loisir de tuer des polonais, des ukrainiens et des russes.

J’ai honte de ces juifs qui dénoncent à tue-tête le judaïsme zélé des ministres Smotrich et Ben Gvir mais ne voient pas qu’aussi peu esthétique qu’il soit, il pourrait bien être l’assurance-vie du peuple juif face à la toute-puissance islamiste.

J’ai honte de ces juifs qui s’entêtent à penser que l’universalisme occidental puisse quoi que soit face à l’archaïsme oriental.

J’ai honte de ces juifs qui se drapent dans la splendeur d’un judaïsme aux seules valeurs abstraites sans jamais se préoccuper des réalités concrètes et tragiques de l’Histoire.  

J’ai honte de ces juifs qui condamnent ad nauseam leurs très rares coreligionnaires, simplifiant la guerre à l’excès, qui disent qu’il n’y a aucun civil innocent à Gaza.   

J’ai honte de ces juifs qui, en revanche, sont étrangement sourds quant au récit des otages israéliens qui racontent la cruauté du Hamas mais aussi celle de l’ensemble de la population civile de Gaza.

J’ai honte de ces juifs qui s’obstinent à refuser de voir que la population palestinienne est massivement encline à l’antisémitisme et que son tempérament ultra-majoritaire n’est pas à la conciliation mais à la querelle éternelle.

J’ai honte de ces juifs qui n’expriment que condescendance pour le judaïsme réel et invoquent sans cesse la supériorité morale d’un judaïsme imaginaire.

J’ai honte de ces juifs qui, prenant des postures de surplomb moral, croient se distinguer de la masse, se dissocier du stigmate et, ce faisant, espèrent préserver leur parfaite image sociale.

Car c’est bien de cela dont il s’agit Monsieur Finkielkraut. Chacune de vos prises de parole publiques est dorénavant marquée du sceau de l’obsession pour votre propre image.

Vous vous sentez « sali », vous avez « honte », vous êtes « éclaboussé », votre image est ternie, vous vous sentez « compromis » … A votre âge, peut-être serait-il temps de vous affranchir du regard des autres (et surtout de celui des journalistes) ?

Vous répondrez très certainement à cette lettre par l’indifférence ou par le mépris pour un simple juif que vous considérerez comme un vulgaire extrémiste animé par le goût de la censure et enfermé dans ses certitudes communautaires. Parce que ce qui caractérise notre époque, c’est le préjugé plutôt que le souci de la vérité.  Une vérité qui n’intéresse pas, qui ne fait accéder à aucune tribune et ne permet de recevoir aucun honneur.

Vous aimez citer Péguy selon lequel « il faut dire ce que l’on voit mais surtout, ce qui est plus difficile, il faut voir ce que l’on voit ». Eh bien voyez Monsieur Finkielkraut  : vous avez sacrifié la vérité sur l’autel des délices médiatiques et de leurs satisfactions narcissiques.

© Théodore Halévin

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