La connaissance ne rend pas intelligent, et l’histoire le démontre avec une constance glaçante. Il n’a jamais été nécessaire d’être un érudit, cultivé, diplômé ou savant pour avoir du bon sens et un esprit critique, pas plus que l’accumulation de savoirs n’a jamais protégé de la bêtise.
Des abrutis, il y en a toujours eu, en masse, IA ou non, et le milieu où j’en ai rencontré le plus n’était pas celui d’ignorants, mais celui de salons aux bibliothèques pleines, des diplômes universitaires, de la belle langue, de la culture raffinée.
Ce sont précisément ces milieux instruits, techniciens, rationnels, qui ont produit les plus grands désastres humains des deux derniers siècles en Europe, les plus grandes crises économiques, guerres industrielles, massacres de masse, génocides organisés.
Des gens sachant lire, écrire, compter, faire des mathématiques, lire de la poésie, aimant l’Opéra, ont conçu les idéologies nihilistes et destructrices, les bureaucraties et les machines nécessaires pour envoyer des millions d’êtres humains se faire tuer, ou pour massacrer leurs semblables avec une efficacité froide et méthodique.
La connaissance n’a pas empêché l’obéissance, la soumission, ni la déshumanisation.
Il suffit d’ailleurs de regarder la liste des grands criminels politiques des deux derniers siècles pour comprendre que la culture n’a jamais vacciné contre la barbarie. Lénine, Trotsky — qui théorise la terreur et conseille la déportation massive de tous les ennemis réels ou supposés de la révolution — Staline, Mao, Pol Pot, Castro, les dictateurs sud-américains formés dans les universités, les tyrans africains passés par les écoles occidentales, tous leurs bureaucrates zélés, ingénieurs, planificateurs, statisticiens, étaient des gens instruits, idéologisés, souvent cultivés. Hitler lui-même se rêvait artiste, connaissait l’histoire de l’art, admirait l’architecture, la musique classique, été très cultivé, connaissait Wagner, l’opéra, la poésie, la philosophie allemande. Le régime nazi aimait l’art, le raffinement, les concerts, la grande musique, les bibliothèques, les musées, la belle peinture — tout en industrialisant le meurtre. Ces crimes n’ont pas été commis par des ignorants incultes surgis de la nuit, mais par des élites éduquées, organisées, convaincues, capables de mettre leur savoir, leur sens de l’ordre et leur culture au service de la destruction méthodique de l’autre.
Tous les criminels sont allés à l’école.
Tous les outils technologiques modernes n’ont strictement rien empêché.
Jamais dans l’histoire de l’humanité les enfants n’ont eu accès à autant de connaissances qu’aujourd’hui, jamais en Occident les gamins n’ont été aussi instruits, scolarisés, informés, entourés de savoirs, de données, de contenus éducatifs. Cela n’a en rien constitué la garantie morale, la protection contre la violence ou la soumission.
Si demain un tyran prenait le pouvoir, cette masse de connaissances n’empêcherait en rien de transformer une partie de ces enfants instruits en soldats obéissants, en bourreaux ordinaires, en assassins convaincus de servir une cause.
Poutine est un homme cultivé, formé, rationnel ; tous les soldats russes envoyés en Ukraine sont allés à l’école, savent lire, écrire, compter, ont grandi dans un monde saturé d’informations, de connaissances. Cela ne les empêche ni de bombarder, ni de tuer, ni d’obéir pour détruire un pays.
La connaissance n’a jamais constitué un rempart contre la barbarie.
Un enfant pauvre d’un pays très pauvre peut aujourd’hui, avec une simple connexion internet, avoir accès à une somme de connaissances inimaginable dans toute l’histoire humaine, poser des questions, apprendre seul, dialoguer avec une IA comme ChatGPT, comprendre le monde bien au-delà de son environnement immédiat. Et pourtant, rien de tout cela n’empêchera jamais que cet enfant puisse devenir un jour un enfant-soldat, un bourreau, voire un tyran lui-même.
Le mythe selon lequel la culture rendrait mécaniquement moins con…La culture peut très bien servir à rendre idiot, à endoctriner, a transformé un être humain en un monstre.
À l’inverse, un paysan ne sachant ni lire ni écrire peut avoir acquis un bon sens solide, une intelligence pratique, une connaissance suffisante pour bien vivre, simplement, se défendre, par l’attention portée à son environnement. Les Indiens d’Amazonie en sont la preuve éclatante. Sans universités, sans écoles d’ingénieurs, ils connaissent parfaitement leur milieu, raisonnent, expérimentent, possèdent une logique empirique, un esprit critique, et survivent depuis des millénaires.
On peut vivre correctement sans être cultivé ; on peut massacrer le monde en l’étant.
Ces deux derniers siècles, jamais dans toute l’histoire de l’humanité les enfants n’ont été aussi instruits, pourtant, paradoxalement, c’est précisément durant cette période que l’on a connu les pires désastres humains jamais enregistrés.
En deux cents ans, plus de morts et de souffrance dus aux guerres que depuis l’invention même de la guerre, il y a des milliers d’années.
Alors on va me dire que des savants ont rendu possible l’amélioration des conditions de vie, les progrès de la médecine, l’augmentation de l’espérance de vie. Oui, et c’est très bien.
Mais ne pas oublier que l’amélioration des conditions de vie, les progrès de la médecine, l’augmentation de l’espérance de vie, c’est aussi pour les ordures, les criminels, les bourreaux d’enfants, les dictateurs, tyrans, génocidaires, qui pourront grâce au progrès de la médecine tyranniser leurs semblables et massacrer jusqu’à l’âge de 100 ans, voire plus.
