Le voilà couvert de tous les noms via les réseaux sociaux. Et pas par la critique. Non. Ce sont les filles. La sœur. Qui s’y mêlent. Jusqu’à un aide-soignante qui s’en irait déposer plainte. L’auteur ? Thomas Stern. Qui écrivit -entre autres- avec sa défunte épouse deux livres.
Y a-t-il une vie après ta mort ? (Robert Laffont, 2026) n’est pas un acte notarié, un dossier d’instruction, un acte d’accusation, un règlement de comptes, encore moins l’autobiographie mondaine qu’on nous dit qu’il serait. C’est un récit. Un récit situé. Celui d’un mari, pas celui d’une fratrie, pas celui d’un clan. C’est le récit d’un homme qui a accompagné, jusqu’au bout, la femme qu’il aimait, emportée par la maladie. C’est un texte né dans une chambre. Dans la lente érosion des forces. Dans cette zone où l’amour se mesure à la patience, à la présence, à la répétition de ces gestes minuscules du quotidien – quand la vie se rétrécit autour d’un lit médicalisé- ce quotidien que peu savent. Thomas Stern met des mots sur une traversée. S’il écrit sur l’amour, celui qui reste quand tout s’effondre, -et cela s’entend dès les premières pages-, il écrit aussi la culpabilité de mal faire. Sur la fatigue qui rend injuste. Sur l’amour qui cohabite avec l’exaspération. Sur ces moments où l’on ne sait plus si l’on tient par devoir ou par amour.
Dès les premières pages, le ton est pourtant donné : « Mais qui es-tu ? me demandé-je parfois. Que reste-t-il de toi dans tous tes moments d’absence ? Et moi ? Je ne te parle qu’avec la douceur uniforme des nourrices, pour tenter de te consoler, de t’apaiser, de te câliner jusqu’à ce que tu t’endormes ou te rendormes. Drôle de prince charmant. Drôle de princesse ensommeillée. »
Ce n’est pas une mise en scène. C’est la nudité d’un lien quand la maladie a déjà commencé à effacer les contours de l’être aimé.
Le crime commis par Thomas Stern est-il donc de dire ce que notre société refuse de regarder en face : ce que devient un couple quand l’un bascule du côté de la dépendance. L’auteur le formule avec une lucidité presque clinique : « Quand les forces et les fonctions cognitives de la personne aimée s’amenuisent […], il ne subsiste rien, hormis le noyau : ce couple aidant-aidé(e) qui tente d’habiter le chaos. »
Habiter le chaos. Il est bien là, le cœur du livre. Ce qui dérange peut-être : cette description sans fard de ce que signifie aimer quelqu’un qui s’efface. Continuer à parler à celle qui ne répond plus comme avant. Devenir à la fois conjoint, infirmier, veilleur de nuit, repère affectif unique.
Et c’est précisément là que les critiques se trompent de cible. Chacun sait combien, dans une famille, les perceptions diffèrent. Combien des douleurs anciennes remontent. Chacun aura sa mémoire, sa version, ses blessures. Transformer ces divergences en tentative de délégitimation publique d’un témoignage, c’est franchir une ligne. Car ce livre ne prétend pas dire toute l’histoire. Il dit une place : celle d’un mari devenu aidant.
Dès lors exiger d’un tel récit la neutralité d’un rapport d’expertise devient absurdité. C’est ne rien comprendre ni à la littérature ni à l’expérience humaine. La littérature du réel produit des points de vue incarnés. Et disqualifier celui-ci parce qu’il ne coïncide pas avec d’autres, c’est refuser le principe même du témoignage.
Ls aidants, enjeu majeur du récit
Autre effet délétère d’une telle polémique: elle occulte l’enjeu majeur du livre. Stern ne parle pas seulement de sa femme. Il parle d’une condition sociale massive et invisibilisée, l’ouvrage étant présenté comme un hommage aux aidants, cette « armée silencieuse » dans laquelle il a été « enrôlé sept ans ».
Rien de rhétorique dans cette expression. En France, des millions de personnes vivent cette réalité : accompagner un conjoint, un parent, un enfant malade ou dépendant, souvent au prix de leur santé, de leur carrière, de leur vie sociale. Fatigue chronique, isolement, culpabilité permanente de ne jamais faire assez — voilà le quotidien de ces vies en coulisses. Je le connais, l’aidant, celui qui oscille entre amour et souffrance, protection et impuissance.
Or, que fait-on de cette réalité dans le débat public ? Presque rien. On applaudit le dévouement, on s’émeut ponctuellement, mais on laisse l’organisation concrète de cette charge reposer sur les épaules des familles, et d’abord sur celles des proches les plus impliqués. Pas de statut protecteur à la hauteur de l’enjeu, pas de reconnaissance symbolique forte, pas de prise en charge systémique de l’épuisement des aidants.
C’est cela que ce livre met en lumière. C’est cela qu’il rend visible. Et c’est cela qu’on étouffe quand on déplace la discussion vers des griefs privés.
Ainsi, Oui, un récit peut être partiel. Oui, d’autres voix pourraient raconter autrement. Mais il y a une indécence indicible à s’acharner contre une parole née au chevet d’un amour mourant, au lieu de s’interroger sur ce qu’elle révèle de notre déni collectif face à la dépendance et à la fin de vie.
On peut critiquer un livre. Discuter son écriture, son angle, ses choix. Mais chercher à le discréditer au nom de conflits familiaux, c’est refuser le débat de fond. Préférer le soupçon à l’écoute. Détourner le regard de ceux qui, chaque jour, tiennent debout à côté d’un être qui vacille. S’attaquer à cela, c’est s’attaquer à bien plus qu’un auteur : c’est renvoyer les aidants à l’ombre dont, précisément, il tente de les sortir.
S’en prendre au livre de Thomas Stern ? La faute morale et l’indécence le disputent au contresens intellectuel.
Sarah Cattan
