Tribune Juive

Du Sakatul Yuhuud à la re-reconnaissance israélienne : le Somaliland, miroir oublié du monde juif de la mer Rouge. Par Fundji Benedict

À Berbera, sur le golfe d’Aden, une ruelle conserve un nom qui résiste au temps et aux silences: Sakatul Yuhuud, « l’allée des Juifs ». Dans une ville où l’on répète qu’il n’y a plus de Juifs — et où, de fait, il n’en est aujourd’hui pas connu — ce toponyme agit comme une pièce à conviction involontaire. Il dit qu’un quartier a existé, que des familles ont vécu là, qu’une présence a laissé une empreinte assez nette pour traverser les décennies, même lorsque les bâtiments changent d’usage et que la mémoire s’abîme.

Cette survivance paraissait périphérique jusqu’au 26 décembre 2025. Ce jour-là, Israël a pour la seconde fois reconnu formellement le Somaliland comme État souverain, annonçant l’établissement de relations diplomatiques complètes — une décision présentée, par plusieurs sources internationales, comme une première : Israël devenant le premier État à franchir le seuil de la reconnaissance officielle pour le Somaliland proclamé indépendant en 1991.

On peut lire cet acte à travers la géopolitique de la mer Rouge : routes maritimes, sécurité du détroit de Bab el-Mandeb, concurrence d’influences. Mais la décision fait aussi remonter quelque chose de plus ancien, plus discret, et pourtant central pour qui s’intéresse à l’histoire juive : la Corne de l’Afrique n’est pas seulement une bordure du monde juif de la mer Rouge, elle en a été l’un des rivages. La re-reconnaissance de 2025 remet de la lumière sur ce que l’oubli a relégué à l’hors-champ. Le terme re-reconnaissance n’est pas un effet de manche. Il renvoie à une séquence largement méconnue : le Somaliland a déjà existé comme État, brièvement : le 26 juin 1960, l’ancien protectorat britannique du Somaliland accède à l’indépendance ; le 1er juillet 1960, il s’unit volontairement à l’ex-Somalie italienne pour former la République somalienne. L’État de Somaliland n’aura vécu que cinq jours car il se retire d’une union que l’ex-Somalie actuelle n’aura jamais officiellement entériné, mais il aura été reconnu — ou, plus exactement, gratifié d’actes diplomatiques de reconnaissance et de félicitations — par environ 35 États, dont Israël.

Entre ces deux dates, 1960 et 2025, il y a donc plus qu’un simple “nouveau dossier”. Il y a une continuité que le Somaliland revendique, et qu’Israël réactive par son geste. Et c’est précisément ce qui rend soudain audibles des fragments de mémoire comme Sakatul Yuhuud : ils cessent d’être un exotisme local et redeviennent une entrée historique.

Car Berbera n’est pas seulement un port. C’est un nœud ancien, posé sur la grande couture maritime mer Rouge–océan Indien. Le trafic y a longtemps été fait de marchandises, mais aussi de médiations : change, courtage, réseaux de confiance, parentés commerciales. Dans cet espace, des micro-présences juives ont existé, souvent liées à Aden et au Yémen, parfois à Djibouti, au point qu’une enquête récente (israélienne et diasporique) parle d’un quartier juif à Berbera, d’une synagogue aujourd’hui en mauvais état, et d’une présence qui se serait maintenue jusqu’au XXᵉ siècle avant de se dissoudre autour de la période 1948–années 1950.

Le détail important, ici, n’est pas de grossir le trait. C’est de comprendre comment se fabrique un effacement. Dans les récits, il ne reste souvent qu’une phrase : “ils sont partis”. Mais derrière cette phrase, il y a tout un mécanisme régional, bien connu ailleurs : la montée des tensions politiques au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la fragilisation des minorités, l’accélération des départs depuis Aden et d’autres centres, puis la réaffectation rapide des lieux (maisons, échoppes, espaces de prière). À Berbera, la synagogue ne fait plus communauté ; le quartier, lui, conserve un nom — et c’est parfois la seule chose qui ne se laisse pas réécrire.

L’épaisseur du Somaliland juif ne se limite pas à une ruelle. Elle se devine aussi plus loin de la côte, dans la matière même du paysage. Autour de la zone de Dhubato, près de Hargeisa, plusieurs sources signalent des stèles funéraires portant un motif à six branches — motif que beaucoup identifient spontanément comme une étoile de David.

Ce point est fascinant justement parce qu’il est ambigu : ce motif n’est pas, dans l’histoire des symboles, l’apanage exclusif du judaïsme. Dans l’iconographie islamique, il existe comme Sceau de Salomon et peut fonctionner comme signe talismanique, y compris dans des contextes funéraires en Afrique du Nord-Est.

La conséquence n’est pas de “diminuer” le récit : elle est de le rendre plus sérieux. Ces stèles ne sont pas une preuve automatique d’un cimetière juif au sens strict ; elles constituent un indice matériel rare, qui exige recoupements (datation, épigraphie, contexte). Et même lorsqu’elles relèvent d’un usage non juif, elles attestent une réalité plus large : la mer Rouge et ses marges ont longtemps formé un espace de circulation où les répertoires symboliques, religieux et commerciaux se touchent, se répondent, parfois se confondent.

C’est dans cet entrelacs — traces concrètes, archives incomplètes, traditions orales — qu’il faut situer un autre élément souvent mal écrit, parce que trop vite transformé en “mystère” : les Yibir. Cette population est documentée comme un groupe minoritaire endogame, associé à des métiers et fonctions longtemps dévalorisés, faisant partie des minorités dites “occupationnelles” en Somalie, et soumis à une stigmatisation durable. Ce qui est décisif, c’est que, dans certaines traditions, leur altérité est formulée par un idiome de “descendance israélite” — non pas comme un fait établi, mais comme un récit social qui sert à classer, à tenir à distance, à rendre l’autre suspect ou rituellement “à part”. Ici, “juif” devient moins une généalogie qu’un langage de hiérarchie.

L’actualité de 2025–2026 rend ce point brûlant. Parce qu’un geste diplomatique d’Israël peut, dans certains environnements, rallumer des schémas anciens : l’assignation, la rumeur, la projection. C’est exactement ce qui s’est produit dans le débat onusien qui a suivi la reconnaissance israélienne. Le 29 décembre 2025, le Conseil de sécurité a tenu une réunion d’urgence sur la décision d’Israël, et des orateurs ont averti des risques pour la stabilité régionale et l’intégrité territoriale de la Somalie.

Dans cette séquence, des accusations ont également circulé, liant la reconnaissance à des arrière-pensées sur Gaza, voire à des scénarios de déplacement de Palestiniens — accusations reprises dans la discussion internationale, sans que cela corresponde, à ce jour, à un projet public et documenté dans les termes d’un accord officiel.

Le plus important, ici, n’est pas de s’attarder sur la rumeur : c’est de voir comment elle fonctionne. Chaque fois qu’Israël apparaît dans une zone stratégique, la tentation surgit de transformer la géopolitique en roman d’intentions cachées. La vieille mécanique du soupçon se modernise, mais le logiciel reste familier.

Le Somaliland, lui, n’a pas attendu 2025 pour être stratégique. La profondeur maritime de Berbera, l’adossement à des corridors économiques, la proximité de Bab el-Mandeb, tout cela pèse indépendamment de la question juive. Et c’est précisément parce que la zone est stratégique que la mémoire devient, elle aussi, un terrain de lutte : ce que l’on accepte de voir, ce que l’on refuse de nommer, ce que l’on laisse disparaître.

Ce qui change avec la re-reconnaissance israélienne, ce n’est donc pas seulement une ligne dans un registre diplomatique. C’est un effet de révélateur sur une portion du monde juif que l’on a trop souvent pensée comme inexistante, ou trop fragile pour compter. Dire qu’il y eut des Juifs à Berbera, que l’on y désigne encore l’“allée des Juifs”, qu’une synagogue a existé et que des indices funéraires sont rapportés près de Hargeisa, ce n’est pas plaquer une fiction identitaire sur la Corne de l’Afrique. C’est refuser que l’histoire juive soit réduite aux géographies où elle est déjà confortable — Europe, Levant, Amérique — et accepter qu’elle ait aussi des marges, des ports secondaires, des traces minuscules, parfois ambiguës, mais réelles et interrogeables.

En 1960, Israël reconnaissait un Somaliland souverain pour cinq jours. En 2025, Israël le re-reconnaît, cette fois comme État revendiquant plus de trois décennies de facto étatique depuis 1991, et il en résulte une tempête au Conseil de sécurité.

Entre les deux, une histoire s’est effacée presque entièrement : celle d’une présence juive de rivage, dissoute dans le grand récit des départs, puis refoulée par l’idée — tacite, persistante — que le judaïsme n’aurait pas de droit de cité symbolique sur ces côtes.

C’est là, peut-être, le sens le plus singulier de Sakatul Yuhuud. Une ruelle n’a pas de diplomatie. Elle ne signe pas d’accord. Elle ne plaide pas à l’ONU. Elle fait mieux : elle empêche le mensonge simple, celui qui prétend que rien n’a jamais existé. Et lorsque l’actualité rend le Somaliland à nouveau visible, cette ruelle rappelle que la mer Rouge n’a jamais été qu’un couloir stratégique : elle a aussi été, pour le monde juif, un couloir de vies.

© Fundji Benedict

Dr. Fundji Benedict, Fondatrice et Présidente de Liberty Values & Strategy Foundation, est spécialisée en sciences politiques, anthropologie, droit international et études africaines. Sa triple identité – afrikaner, franco-éthiopienne et juive – nourrit une perspective unique sur les dynamiques géopolitiques et les questions identitaires contemporaines.

Polyglotte, elle a occupé des postes de direction dans des entreprises internationales aux États-Unis et au Canada avant de créer sa fondation. Ses recherches portent sur les conflits identitaires, les droits des minorités, la décolonisation et l’État de droit, avec un focus particulier sur le Moyen-Orient et la Corne de l’Afrique.

Elle intervient régulièrement sur l’antisémitisme, le terrorisme et les réalités géopolitiques complexes qui façonnent notre époque. Son approche combine rigueur académique et engagement de terrain auprès des communautés concernées.

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