Tribune Juive

« À quoi bon des élections ? » La question interdite. Par Paul Germon

Depuis Hollande, la France a accepté sans résistance réelle un basculement : le centre de gravité du pouvoir n’est plus politique, il est normatif, administratif, européen.

On vote encore. Mais on ne décide plus vraiment.

Les élections désignent des gestionnaires de contraintes, non des auteurs de cap. Et ces contraintes viennent d’ailleurs :

La Commission européenne propose, norme, encadre.

La Cour de justice de l’Union européenne verrouille.

Le Conseil européen entérine.

Les administrations nationales exécutent.

Les parlements nationaux commentent.

Les peuples ratifient après coup — quand on leur demande encore leur avis.

Le grand malentendu démocratique

On continue de faire comme si :

élire = choisir

Alors que de plus en plus souvent :

élire = adapter

Le politique n’est plus un lieu de souveraineté, mais un sas de transmission.

Et c’est là que la question devient brûlante : si tout est déjà écrit dans les règlements, directives, jurisprudences, pactes, semestres européens, alors à quoi bon le théâtre électoral ?

Les « préfets européens » : la métaphore qui dérange

Ils n’existent pas officiellement — mais fonctionnellement, oui.

Préfets : exécutants de normes.

Préfets européens : exécutants de normes dont l’origine n’est plus nationale.

La France n’est pas gouvernée contre sa volonté. Elle est gouvernée par abdication progressive, validée par le silence, la peur, le confort.

Le point crucial (et tragique)

Ce n’est pas l’Europe qui a confisqué la démocratie. Ce sont les gouvernements français qui l’ont déposée sur le paillasson, en expliquant que c’était moderne, raisonnable, inévitable.

Depuis Hollande, Macron n’a fait que parachever ce mouvement : transformer la politique en conformité, et la souveraineté en procédure.

Conclusion (provisoire)

Les élections ne sont pas inutiles.

Mais elles sont devenues symboliques.

On vote encore pour des personnes, alors que le pouvoir est dans des textes, des normes, des cours, des commissions, des mécanismes automatiques.

Et tant que cette vérité ne sera pas dite, la colère, l’abstention, le mépris continueront de monter.

Et si l’on allait au bout de la logique ?

Puisque les élections sont devenues symboliques, autant les traiter comme telles. Puisque le vote ne commande plus, autant cesser de faire semblant qu’il commande encore.

Simplifions. Rationalisons. Modernisons jusqu’au bout.

La Commission européenne, institution éminemment démocratique puisqu’elle n’est élue par personne et donc à l’abri des passions populaires, pourrait désigner directement des préfets européens chargés d’administrer les territoires nationaux, comme Rome administrait ses provinces.

Ce serait plus honnête. Plus efficace. Et infiniment moins coûteux en illusions.

Chaque préfet recevrait sa feuille de route : conformité budgétaire, stabilité sociale, alignement normatif, absence de troubles. Le bonheur ne serait plus un droit, mais un indicateur. La colère, un dysfonctionnement. La politique, un archaïsme.

Le Président de la République pourrait être maintenu pour les cérémonies. Le Parlement aussi, comme musée vivant de la souveraineté perdue, ouvert aux scolaires et aux nostalgiques. Les débats seraient conservés, bien sûr : ils occupent, ils canalisent, ils fatiguent.

Et puisque nous aimons la cohérence, supprimons ce qui ne sert plus qu’à ralentir le processus.

La Cour de justice : l’Oracle

Au-dessus de tout cela trône la Cour de justice de l’Union européenne. Elle ne conseille pas. Elle ne corrige pas. Elle impose.

Là où les autres filtrent, la Cour tranche. Là où les gouvernements hésitent, elle referme. Ses décisions sont sans appel, sans peuple, sans débat, sans retour.

Elles s’imposent aux États, aux parlements, aux gouvernements, aux constitutions elles-mêmes — car le droit européen, répète-t-on, est supérieur, antérieur, intangible.

La Cour ne gouverne pas : elle verrouille le gouvernable. Elle ne décide pas à la place des peuples : elle décide ce qu’ils n’ont plus le droit de décider.

Et lorsque l’un d’eux tente encore de résister, la réponse tombe, froide, impersonnelle, parfaite : manquement, infraction, condamnation.

La chaîne est bouclée : la Commission propose, la Cour ordonne, les administrations exécutent, les peuples se taisent.

Ce n’est plus un système politique. C’est un mécanisme.

Les derniers obstacles (à supprimer proprement)

Le Conseil constitutionnel, chargé autrefois de vérifier la conformité des lois à la volonté du peuple, n’a plus d’objet : la volonté du peuple ne gouverne plus.

Le Conseil d’État, qui transformait la décision politique en norme applicable, n’a plus de matière : la décision politique a disparu. Il ne fait plus que polir des textes déjà morts.

La norme pourrait donc descendre directement du ciel européen vers la terre nationale, sans médiation inutile.

La Commission écrirait.

La Cour jugerait.

Les préfets appliqueraient.

Épilogue

On appellerait cela la démocratie rationalisée : sans élections dangereuses, sans contre-pouvoirs imprévisibles, sans souveraineté émotionnelle, sans peuple trop bruyant.

Les citoyens seraient consultés par sondage, par panel, par algorithme. Ils ne décideraient plus, mais ils seraient écoutés, ce qui est beaucoup plus moderne.

La France ne serait plus une nation. Elle serait un excellent dossier, bien tenu, bien noté, bien administré.

Et dans les manuels d’histoire, on lirait peut-être cette phrase, sobre, exacte, cruelle :

« Les Français furent longtemps un peuple souverain. Puis ils devinrent un cas de gouvernance. »

© Paul Germon

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