Tribune Juive

Yémen : des fuites occidentales et des manifestations massives au Sud révèlent une équation politique en train de basculer. Par Emma Ray

Des informations diplomatiques occidentales, qualifiées de particulièrement sensibles, circulent depuis plusieurs jours à propos du dossier yéménite et dressent un constat sévère sur la gestion saoudienne de la crise. Selon ces évaluations, Riyad traverserait une phase d’inquiétude interne inédite, au point de restreindre drastiquement le cercle décisionnel chargé du Yémen. Cette centralisation extrême des décisions serait interprétée comme le signe d’un pouvoir désorienté, cherchant à reprendre la main sur un terrain politique qui lui échappe progressivement.

Ces mêmes sources indiquent que les capitales occidentales critiquent désormais ouvertement la manière dont l’Arabie saoudite traite le Conseil de transition du Sud. Des diplomates iraient jusqu’à avertir que toute tentative de marginalisation du Sud conduirait mécaniquement à un échec politique et sécuritaire au Yémen. Le constat serait désormais partagé : le Sud n’est plus un acteur périphérique que l’on peut contourner dans les calculs régionaux, mais un facteur central de toute équation future.

Cette lecture extérieure intervient alors que des manifestations d’une ampleur exceptionnelle se sont déroulées à Aden et dans l’Hadramaout. Pour de nombreux observateurs, ces rassemblements n’avaient rien d’une démonstration symbolique. Ils ont pris la forme d’une déclaration politique collective, visant à affirmer l’existence d’une réalité sudiste qui dépasse désormais le simple cadre revendicatif.

Les fuites diplomatiques décrivent également une concentration du pouvoir autour du président du Conseil présidentiel, Rachad Al-Alimi, présenté comme le détenteur effectif de la « légitimité ». Les autres membres seraient progressivement relégués à des rôles secondaires. Les récentes nominations, officiellement présentées comme une réforme, seraient analysées comme une consolidation méthodique du contrôle d’Al-Alimi sur l’ensemble des centres de décision.

Les luttes internes pour les ministères régaliens, Affaires étrangères, Intérieur, Défense, Finances, révèleraient l’effondrement progressif du « partenariat » censé structurer le Conseil présidentiel. Avant même la formation du futur gouvernement, une véritable guerre d’influence se jouerait en coulisses. Des divergences profondes, des tensions ouvertes et même des explosions de colère seraient rapportées à propos de la répartition des postes.

Pour certains diplomates occidentaux, la situation ne relèverait plus d’une gestion de crise, mais d’une « gestion du chaos » interne. Une crise de confiance s’installerait à la fois à Riyad et au sein même de la structure représentant l’autorité yéménite reconnue à l’international. La question ne serait plus seulement de savoir comment affronter les adversaires extérieurs, mais qui gouverne réellement la « légitimité » et depuis quels centres de pouvoir.

Les évaluations occidentales se montreraient particulièrement dures sur la stratégie saoudienne. Les décisions prises au Yémen seraient perçues comme émotionnelles plutôt que rationnelles, « ce n’est pas le comportement d’un État », aurait confié une source diplomatique. Washington s’interrogerait également sur la cohérence de l’activisme saoudien simultané au Yémen, au Soudan et en Somalie.

Dans cette lecture, le Yémen ne serait plus un projet de stabilisation pour Riyad, mais un dossier d’usure qui affaiblit progressivement son influence régionale. Plus significatif encore, ces analyses indiquent que l’Occident ne serait plus convaincu par le récit de la « lutte contre le terrorisme » longtemps utilisé comme justification politique de l’intervention.

Le centre réel du pouvoir serait désormais concentré dans « une seule salle », selon l’expression rapportée, redéfinissant en profondeur qui est promu et qui est écarté dans cette nouvelle « ingénierie politique ». Cette dynamique accentuerait les fractures internes, au moment même où la rue sudiste s’impose comme un acteur incontournable.

Les rassemblements massifs à Aden et dans l’Hadramaout ont profondément marqué les observateurs. Pour beaucoup, ils ne relèvent pas d’une réaction conjoncturelle, mais d’une affirmation politique structurée. Des foules d’une telle ampleur, organisées et pacifiques, ont été interprétées comme l’expression d’un consentement populaire clair autour de l’idée d’un État sudiste.

Dans les capitales occidentales, ces images auraient contribué à faire évoluer la perception du Sud. Ceux qui présentaient encore cette composante comme fragmentée ou provisoire se heurteraient désormais à une réalité difficile à ignorer : un territoire défini, une identité revendiquée, une direction politique identifiable et une mobilisation populaire d’ampleur.

Le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes serait de plus en plus invoqué dans ces analyses. Le Sud ne serait plus vu uniquement comme un acteur de la crise yéménite, mais comme un sujet politique à part entière dans toute discussion future.

Dans ce contexte, plusieurs diplomates estiment que toute solution politique qui contournerait le Sud serait vouée à l’échec avant même sa mise en œuvre. Les tentatives passées de traiter la question sudiste comme un dossier secondaire auraient contribué à l’impasse actuelle.

Le tableau dressé par ces fuites est clair : désordre saoudien croissant, « légitimité » érodée de l’intérieur, et Sud en pleine ascension politique. Parier sur l’écrasement ou la marginalisation du Sud reviendrait, selon cette lecture, à perdre le Yémen dans son ensemble.

La conclusion avancée par plusieurs sources occidentales est sans ambiguïté. Si les mêmes dynamiques persistent, le dossier yéménite pourrait se diriger vers une nouvelle explosion politique. Dans cette nouvelle phase, la stabilité ne passerait plus uniquement par des arrangements entre acteurs régionaux, mais par la prise en compte d’une réalité populaire et territoriale qui s’est exprimée avec force dans la rue.

© Emma Ray

Emma Ray est journaliste

Source: Opinion internationale

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