Texte complémentaire au cycle « La France administrée — chronique d’une euthanasie politique«
Les articles précédents proposaient une lecture possible d’un processus de long terme : l’affaiblissement progressif de la décision politique en France.
Cette lecture peut être utilement complétée par l’examen des conditions culturelles et morales qui ont accompagné, et parfois précédé, les transformations institutionnelles décrites.
C’est à cet angle mort que cet article est consacré.
Avant que la France ne soit administrée, elle a été désarmée moralement.
Avant que le politique ne soit neutralisé par la norme, il a été interdit par la honte.
L’erreur serait de croire que l’euthanasie politique commence avec Bruxelles, le Conseil d’État ou la Commission européenne.
Elle commence plus tôt, plus profondément : dans les années 1980, lorsque le débat public cesse d’être un lieu de confrontation pour devenir un espace de surveillance morale.
I. La victoire invisible : quand la gauche gagne sans gouverner
Dans les années 80, la gauche française remporte une victoire décisive — et largement invisible : elle conquiert l’hégémonie culturelle.
Non par la loi, mais par le langage.
Non par la contrainte, mais par l’évidence.
Universités, médias, édition, justice, culture, associations : partout s’impose une même grammaire morale.
Elle ne distingue plus le vrai du faux, mais le dicible de l’indigne.
À partir de là, la droite peut encore gouverner, mais elle ne peut plus penser librement.
Elle administre avec les mots de l’adversaire. Elle renonce à trancher.
C’est la victoire gramscienne :
celle qui ne se voit pas, mais qui dure.
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II. La disqualification morale comme arme politique
Un mécanisme simple se met en place, implacable :
• Soulever un problème devient suspect
• Analyser un phénomène devient une faute
• Nommer un réel devient une provocation
Le débat ne se règle plus par l’argument, mais par l’étiquette.
« Tu fais le jeu du Front national ».
La phrase fonctionne comme un couperet. Elle dispense de répondre. Elle clôt la discussion.
Le politique commence ici à se retirer — non par impossibilité juridique, mais par intimidation morale.
Les phrases-guillotines
À ce stade, le débat n’est plus seulement disqualifié : il est abrégé.
Deux phrases suffisent.
Toujours les mêmes.
Prononcées comme une guillotine, avec un ton de vertu lasse :
« Il ne faut pas stigmatiser ».
« Attention aux amalgames ».
Ces formules ne cherchent pas à éclairer.
Elles ne visent pas à comprendre.
Elles interrompent.
Elles coupent la phrase avant qu’elle ne commence, la pensée avant qu’elle ne se forme, le politique avant qu’il ne respire.
Je n’en ai compris la portée qu’un jour de janvier 2015.
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Témoignage
Le jour — ou peut-être le lendemain — de la tuerie de Charlie Hebdo, une manifestation s’organise place de la République.
L’émotion est encore brute. Le choc intact.
Un journaliste interroge un député UMP présent sur place :
« Qu’est-ce que cela vous inspire ? »
La réponse tombe, mécanique, presque automatique :
« Il ne faut pas faire d’amalgame. Il ne faut pas stigmatiser ».
Rien d’autre.
À cet instant, j’ai compris quelque chose de plus grave que la peur : l’absence de mots.
On aurait dit que le sort des victimes, et peut-être même celui de la France, importait moins que le respect d’un code moral invisible.
Ce jour-là, le politique n’a pas été vaincu.
Il s’est tu.
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Ces phrases ne sont pas des précautions. Elles sont des verrous. Elles permettent de ne pas nommer, de ne pas analyser, de ne pas décider. Elles ne protègent pas la société : elles la désarment.
III. L’antiracisme comme pouvoir, l’islamophobie comme verrou
Puis vient le second étage, plus redoutable encore.
Le concept d’ »islamophobie », forgé par les Frères musulmans, s’impose progressivement dans le débat français.
D’abord militant. Puis médiatique. Puis institutionnel.
Dès lors, la critique de l’islam politique n’est plus une analyse : elle devient une haine. La frontière entre désaccord et racisme est volontairement brouillée. Et cette confusion devient une arme. Le débat n’est plus seulement disqualifié : il est pathologisé.
IV. De la honte à la norme : la continuité parfaite
Cette séquence est décisive pour comprendre la suite.
La mise sous tutelle morale du débat prépare la mise sous tutelle juridique du politique. On habitue les élus à ne plus trancher, les intellectuels à ne plus nommer, les citoyens à ne plus discuter. Quand la norme européenne arrive, quand le juge s’impose, quand l’administration gouverne, le terrain est déjà vide.
V. Une démocratie sans controverse devient une procédure
À force d’avoir confondu débat et faute morale, la France a produit une démocratie étrange :
• sans conflit légitime,
• sans alternatives claires,
• sans mots pour nommer ce qui arrive.
Le politique a cessé d’être un art du tragique pour devenir une gestion du silence.
Et lorsque le réel est revenu — terrorisme, séparatisme, violence, effondrement scolaire, chaos migratoire — il a trouvé un pays sans langage, donc sans décision.
Conclusion — La norme n’a fait qu’occuper un vide
L’administration n’a pas remplacé un politique vivant. Elle a occupé un espace déjà déserté. La gauche a tué le débat. L’administration a enterré le politique. L’Europe a scellé la tombe.
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Cet article complète le cycle « La France administrée — chronique d’une euthanasie politique » en éclairant les conditions morales et culturelles qui ont rendu possible l’absence de décision politique.
© Paul Germon
