Tribune Juive

Le Danemark a perdu le Groenland en 1940. La troisième bataille de l’Arctique a commencé. Ni Copenhague ni Bruxelles n’y peuvent rien. Par Michel Gurfinkiel

Le 16 juin 1951, l’anthropologue français Jean Malaurie, qui revient d’une expédition au pôle Nord magnétique, alors situé dans la banquise canadienne, fait sur côte nord-ouest du Groenland une découverte qui le laisse pantois. Dans une région où ne vivaient jusque-là que quelques familles d’Inuits, un immense chantier a été ouvert par l’armée américaine. Interpellés par une patrouille, Malaurie et son assistant Kutikitsoq ne sont relâchés qu’après avoir promis de garder le silence pendant quelques mois, jusqu’à la fin des travaux.

Ce qu’ils viennent d’entrevoir, c’est la base de Thulé, un élément essentiel du dispositif stratégique de l’Otan face au Grand Nord soviétique. 12 000 ouvriers et techniciens sont à l’œuvre, tirant profit de l’été arctique – une saison où le soleil ne se couche jamais. Une fois opérationnelle, à partir du mois de septembre 1952, la base accueillera plusieurs milliers de militaires et de scientifiques. Des bases satellites sont créées les années suivantes, notamment Camp Century, un site creusé au milieu des glaces. En 1965, on comptera 10 000 Américains dans le périmètre : alors que la population civile de l’ensemble du Groenland ne dépasse pas 30 000 âmes.

En droit international, le Groenland – une île de 2,2 millions de kilomètres carrés prise dans la banquise, quatre fois superficie de la France – appartient au Danemark. Des colonies norvégiennes ont été fondées sur la côte est dès le Xe siècle, à une époque de réchauffement climatique : d’où le nom paradoxal de Groenland, « Pays vert », qui lui est resté. Ces premiers établissements périclitent au XIIIe siècle, avec le retour de la glaciation. D’autres sont créés par le Danemark à partir du XVIIe siècle.

Entretemps, des Inuits originaires d’Alaska, pourvus de chiens et de traineaux, se sont implantés eux aussi dans l’île. Ils n’ont pas de parenté génétique avec des populations pratiquant un mode de vie analogue, qui sillonnaient la banquise et les fjords à une époque beaucoup plus reculée, à partir de 2500 avant l’ère chrétienne Et dont il ne reste, ça et là, que des ossements et quelques outils…

En 1814, le traité de Kiel rattache officiellement le Groenland au royaume du Danemark. Mais d’autres puissances convoitent cette colonie inhospitalière : pour la chasse (phoque, baleine) et ses dérivés, pour la pêche (morue), pour des minéraux (la cryolite, métal rare utilisé pour la production de l’aluminium) et aussi pour sa position géographique. Les Norvégiens tentent de reprendre pied sur la côte est, ou même de l’annexer, jusqu’à ce que la Cour internationale de justice tranche en 1933 en faveur du Danemark. Les Britanniques surveillent de près un territoire situé à proximité du Canada et de Terre-Neuve, et relativement proche de leur propre archipel. Les Etats-Unis, qui ont acheté l’Alaska à la Russie en 1867, se proposent périodiquement de faire de même avec le Groenland. La Seconde Guerre mondiale puis la guerre froide ne peuvent que relancer ces projets.

Le 9 avril 1940, l’Allemagne envahit le Danemark neutre sans déclaration de guerre. Jugeant toute résistance impossible, le roi et le gouvernement signent avec le Reich une convention par laquelle celui-ci contrôle militairement le pays, mais s’engage à en respecter « la souveraineté et la neutralité ». Comment un pays occupé contre son gré peut-il être encore tenu pour « neutre » dans un conflit majeur ? La question se pose, notamment, pour les dépendances extérieures du royaume : les îles Féroé, au nord de l’Ecosse, l’Islande et le Groenland. 

En ce qui concerne les Féroé, la Grande-Bretagne n’hésite pas : dès le 12 avril, elle occupe l’archipel. Les côtes sont minées et une base aérienne est installée à Vagar. Ce qui vaudra au territoire d’être souvent bombardé par la Luftwaffe.

Le 10 mai 1940, les Britanniques occupent également l’Islande. Depuis 1918, ce pays est censé être un royaume indépendant ayant le même souverain que le Danemark. En fait, il reste dans l’orbite militaire et diplomatique de Copenhague. L’invasion britannique est mal acceptée par la population locale, qui veut rester en dehors du conflit européen. Et par les Etats-Unis qui, encore neutres, entendent protéger les autres pays neutres, quels qu’ils soient. En juillet 1941, les Britanniques conviennent de faire remplacer leurs troupes par un contingent américain.

Le Royaume-Uni et le Canada envisagent dès avril 1940 de « sécuriser » la troisième dépendance danoise, le Groenland. Les Etats-Unis s’y opposent, par principe « neutraliste », comme pour l’Islande, mais aussi parce qu’ils n’ont pas oublié leurs propres projets de rachat ou d’annexion. De fait, le territoire, qui était jusque-là totalement dépendant de la métropole danoise pour sa vie matérielle, se tourne vers ces derniers. Une opération menée avec une beaucoup de dextérité politique par les gouverneurs civils, Eske Brun et Aksel Svane, et par l’ambassadeur du Danemark à Washington, Henrik Kauffmann.

Constatant « l’impossibilité de communiquer » avec Copenhague, Brun et Svane invoquent une loi danoise de 1925 sur les situations d’urgence pour assumer tous les pouvoirs dans l’île, non sans faire ratifier leur décision par le conseil représentatif local. Kauffmann, prenant acte, accepte de représenter les autorités groenlandaises auprès des Etats-Unis.

L’entrée en guerre des Etats-Unis, en décembre 1941, accélère la mise en place d’un protectorat de facto. Plusieurs bases aériennes et navales sont créées. Et la surveillance côtière se renforce. « J’ai la conviction que l’Allemagne va essayer de créer des stations météorologiques au Groenland », écrit Franklin Roosevelt dans un mémorandum destiné à l’état-major de la Marine. Il est bien informé. Pendant deux ans, une incroyable bataille va se dérouler entre le Reich et les Etats-Unis dans les glaces groenlandaises autour de stations de cette nature.

Pour leurs « blitz » aériens contre les Iles britanniques, mais aussi pour détecter en amont des des bombardements alliés ou d’éventuels débarquements, les Allemands ont besoin de données météorologiques précises prélevées dans la région arctique et subarctique. Ils envoient sur place de petites équipes entraînées dans le Grand Nord norvégien, bien équipées et solidement armées.

Certaines d’entre elles sont rapidement repérées et neutralisées. D’autres fonctionnent pendant de longs mois. L’unité stationnée à Holzauge au nord-est de l’île, découverte le 11 mars 1943, par l’ « Armée du Groenland » (une patrouille équipée de traineaux), ne se rend pas mais prend au contraire les assaillants en chasse sur près de 700 kilomètres. Elle finit par donner l’assaut à la base danoise Eskimonaes, et l’incendier… Des combats tout aussi violents se déroulent à la station Bassgeiger. Le site Edelweiss II est encore opérationnel le 4 novembre 1944, quand il est découvert et neutralisé par les Américains.

L’Allemagne vaincue, en mai 1945, le Groenland repasse sous l’autorité du Danemark, à la différence de l’Islande, définitivement indépendante à partir de 1944. Mais les Américains n’ont pas l’intention de s’en aller. En 1946, le président Harry Truman envisage à nouveau un achat du territoire. Cinq ans plus tard, en 1951, le Danemark ayant rejoint l’Otan, l’île est intégrée par traité à la défense de l’Amérique du Nord. Deuxième bataille de l’Arctique : les bases américaines assurent la surveillance électronique de la région et appuient les missions des sous-marins nucléaires sous le pôle.

Cette présence américaine massive révolutionne la société groenlandaise. Jusque-là, les Danois se comportaient en colonisateurs classiques : ils se réservaient l’exploitation économique de l’île et maintenaient les autochtones (98 % de la population) dans une étroite sujétion, allant jusqu’à leur imposer des pratiques contraceptives drastiques. Au contact des Américains, les Inuits s’émancipent, se sédentarisent, accèdent à la modernité. La population double, atteignant près de 60 000 âmes en 2020.

Le Groenland obtient l’autonomie interne en 1979 puis un régime de souveraineté sous la couronne danoise (analogue à l’ancien statut de l’Islande) en 2009. L’inuit est désormais la langue officielle du Groenland, rebaptisé Kalaallit Nunaat. La capitale, qui portait le 3 danois de Godthab, devient Nuuk. Un drapeau national flotte aux côtés de la bannière danoise : mêmes couleurs (rouge et blanc) mais graphismes différents.

Prochaine étape : l’indépendance totale ? Ce qui inquiète de nombreux experts stratégiques. Certes, le peuple inuit a droit à son identité. Mais un pays à la fois si vaste et si peu peuplé ne pourrait alors que susciter des convoitises accrues.

Le Danemark a été incapable de se défendre contre l’Allemagne en 1940. Entre 1950 et 1990, le royaume a oscillé entre une posture « neutraliste » – une loi de 1953 excluait toute présence américaine sur le territoire métropolitain – et de facto une abdication totale au profit de l’Otan en matière de défense. S’il en est revenu aujourd’hui à une politique plus réaliste, notamment face à la menace russe dans la Baltique, avec un budget militaire équivalent à 3,2 % du PIB, il ne dispose toujours pas des moyens nécessaires à la protection d’une île-continent située à 3600 kilomètres de ses côtés.

En théorie, l’Europe pourrait se substituer au Danemark dans ce rôle – même si le Groenland s’est officiellement retiré de l’Union européenne en 1985. Mais son potentiel militaire actuel est en fait imbriqué à l’Otan, et donc à la défense nationale américaine.

Quand Donald Trump reparle d’un achat du Groenland, en 2019, il choque l’opinion européenne. Et plus encore aujourd’hui quand il annonce son intention de s’emparer immédiatement du territoire, à travers une annexion ou un traité de co-souveraineté. Mais un troisième « bataille de l’Arctique » est déjà engagée, où l’Occident est confronté à la Russie et à la Chine.

Le précédent du Svalbarg est à méditer. La Russie, autorisée par traité international à établir des stations scientifiques dans cet archipel norvégien (62 000 kilomètres carrés, 2500 habitants), y a créé une ville totalement russe de 400 habitants, Barentsburg, rayonnnant autour d’une statue de Lénine et d’une église orthodoxe : une option sur le « grand dégel » qui doit rendre l’océan glacial navigable. La Chine affiche également des ambitions « scientifiques » polaires.

Et que dire des richesses minérales peu à peu localisées sur le pourtour de l’île : au-delà de la cryolite, on trouve du gaz naturel, du pétrole et trente-quatre des trente-cinq minéraux considérés comme « vitaux » par les Etats-Unis et l’Union européenne, y compris des « terres rares » dont la Chine détient actuellement un quasi-monopole. L’Europe et le Groenland ont conclu à cet égard un partenariat en 2023. Mais les Etats-Unis rappellent que le Groenland ne fait plus partie de l’Union, et qu’un traité américano-danois de 1920 garantit leurs droits exclusifs dans l’île…

© Michel Gurfinkiel, 2026

Une première version de ce texte a été publié a été publiée par Valeurs Actuelles en 2025.

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