Coup de fil :
• Alain Chouffan ?
• Oui
• Alain Delon à l’appareil Je vous appelle de la part de votre ami Pierre Benichou. Voilà, je voulais vous demander si, chez les Juifs, on pouvait envoyer une couronne de fleurs, le jour de son enterrement. À qui ? À Edmond Safra qui vient de mourir ! Mais on me dit que c’est interdit !
– Alors là je suis incapable de vous répondre. Mais je peux me renseigner auprès d’un rabbin ami…
– Super ! Mais il me faut la réponse aujourd’hui même ?
– Pas de problème. Mais juste une question : Quel lien avez-vous avec Edmond Safra?
– Oh! C’est trop long à vous expliquer ! Mais sachez que c’est grâce à lui que j’ai fait carrière dans le cinéma. Je voulais lui être reconnaissant. Je lui dois tout !
Je n’en revenais pas. Bien sûr, je connaissais le nom d’Edmond Safra, ce banquier le plus célèbre du monde, « le plus grand banquier de sa génération » selon un ancien président de la Banque mondiale. Bref, renseignement pris, on peut envoyer une gerbe de fleurs. Chaleureux remerciements d’Alain Delon.
Je pensais à cette anecdote en lisant le livre d’un célèbre journaliste anglais, Daniel Gross, qui vient de publier une biographie exceptionnelle sur Edmond Safra (1). Ce journaliste a eu une chance incroyable : il a pu avoir accès à une mine d’archives privées qui retracent toute l’histoire de la vie d’Edmond J. Safra, du Beyrouth de son enfance jusqu’au sommet d’un empire financier.
Son livre est passionnant. En près de cinquante ans, les banques qu’il a créées sur trois continents sont devenues des entreprises d’envergure. Edmond Safra est une sorte de prodige de la finance. Il a su éviter l’endettement et, surtout, les risques excessifs pour protéger ses clients. Il est une sorte de prestidigitateur de la finance doté d’un sens aigu des responsabilités.
Parlant couramment six langues, Edmond Safra a vécu au Liban, en Italie, en Suisse, en France, au Brésil, aux Etats-Unis, en Angleterre et à Monaco.
Il avait surtout une obsession incroyable : le bien-être des Juifs ! Les juifs du monde entier ! Il appliquait le principe juif de la « tsedaka » ! Aider les juifs en difficulté, à travers la charité, était son obsession.
Il soutenait aussi avec prodigalité de nombreuses causes et organisations partout dans le monde ! Il était présent dans les domaines les plus variés, l’éducation, la science, la médecine, la culture, la religion, ou l’assistance humanitaire.
Attention ! Pas seulement les Juifs ! Il aidait aussi des Chrétiens, des Musulmans ou des laïques. Il était un « véritable juif du siècle » comme l’a qualifié un jour Bernard-Henri Lévy (2).
Même à Paris ! On l’oublie souvent. La synagogue Edmond Safra , située dans l’immeuble du Centre européen du judaïsme, Place de Jérusalem, dans le 17ème arrondissement, a été inaugurée le 23 décembre 2019 par Emmanuel Macron.
Edmond et Lily Safra ont trouvé le temps de créer le Prix Scopus, la plus haute distinction décernée par l’Association des Amis Français de l’Université Hébraïque de Jérusalem. Chaque année, ce prix rend hommage à une personnalité française d’exception, engagée dans des actions culturelles, éducatives, scientifiques ou sociales qui ont marqué la société, et qui illustrent les valeurs d’excellence, d’humanisme et d’universalité portées par l’Université Hébraïque de Jérusalem. Le Gala Scopus, organisé à l’occasion de la remise du prix, est un moment fort de la vie de l’Association, rassemblant donateurs, partenaires et amis autour des valeurs communes de savoir, de recherche et de transmission.
Le premier Gala Scopus s’est tenu en 2002. La première lauréate du Prix fut Madame Lily Safra, Grande amie et bienfaitrice de l’Université. Lily Safra fut ensuite Présidente du Gala Scopus pendant plusieurs années.
Son engagement généreux et visionnaire demeure une source d’inspiration pour tous ceux qui soutiennent l’Université Hébraïque et ses chercheurs.
Petite anecdote : J’étais invité à l’une de ces soirées , où je rencontrais Alain Delon. Encore lui ! Juste au moment où passait Lily Safra qui en profita pour remercier Alain Delon pour sa couronne de fleurs. En ajoutant : « Malheureusement, elle est restée dehors. Les responsables ont refusé de la prendre ». Alors, Alain Delon intervient pour lui raconter tout le mal qu’il s’était donné pour l’envoyer…
Edmond Safra a connu une mort tragique. Le 3 décembre 1999, à 67 ans, il meurt avec son infirmière de nuit, asphyxié, dans son appartement de Monaco. Un incendie d’origine criminelle organisé par un membre de son entourage, qui avait tenté de simuler un sauvetage héroïque en mettant en scène cet incendie, et le sauver ensuite, pour être récompensé.
Après le décès de son mari, sa femme décide de vendre leur villa, en juillet 2008. Bâtie sur les hauteurs de la Côte d’Azur, face à la Méditerranée, la villa Leopolda compte parmi les demeures les plus luxueuses de France, et, dit-on, du monde: 2.700 mètres carrés, 10 chambres, et jouissant d’une vue imprenable sur le cap Ferrat. Somptueuse, située sur les hauteurs de Villefranche-sur-Mer, entre Nice et Monaco, 8 hectares abritant plus de 1200 arbres, parfois centenaires (oliviers, cyprès, citronniers, orangers etc…).
C’est l’oligarque russe Mikhaïl Prokhorov, surnommé « le roi du nickel », qui se présente. Il signe une promesse d’achat de 390 millions d’euros, et verse un dixième de la somme, soit 39 millions d’euros, à titre de dépôt de garantie. Mais voilà, coup de théâtre : il se rétracte une semaine après. Et veut être remboursé. Lily Safra (née à Porto Alegre, au Brésil, en 1934 ) refuse. Mikhail Prokhorov engage alors une procédure judiciaire pour tenter de récupérer son avance. En novembre 2012, au terme d’une bataille de 4 ans, la Cour de cassation déboute définitivement l’homme d’affaires russe. Lily Safra fait alors don de la somme du dépôt de garantie à dix organisations caritatives. Elle ne l’a pas mise sur le marché, et reste donc propriétaire de la villa. Elle meurt le 9 juillet 2022 à Genève.
© Alain Chouffan
Notes
(1) « L’épopée d’un banquier : Comment Edmond J. Safra a bâti un empire financier mondial. Edition Le cherche midi ». 432 pages.
(2) « Salut à Edmond Safra ». Le Point. 22 décembre 2011.
(3) Mme Lily Safra (2002), Roman Polanski (2003), Maurice Lévy (2004)
Éric de Rothschild (2005), Bernard-Henri Lévy (2006), Simone Veil (2007), Robert Badinter (2008), Beate et Serge Klarsfeld (2009), Charles Aznavour (2011), Philippe Labro (2012), Jean d’Ormesson (2013), Patrick Drahi (2015), le Grand Rabbin de France Haïm Korsia (2016), Thierry Marx (2017), Carlos Ghosn (2018), M. Gérard Garouste (2020), Éric Toledano et Olivier Nakache (2022).
