Tribune Juive

 Davos, ou la parole nue dans le temple du mensonge. Par Charles Rojzman

Lorsque Donald Trump s’est avancé à la tribune de World Economic Forum, ce ne fut pas seulement une intervention discordante dans le concert bien accordé des puissants, mais une scène de dévoilement presque obscène, comme si un homme venu de l’extérieur avait brusquement tiré les rideaux du grand théâtre moral où l’Occident se contemple chaque année sous les traits flatteurs de sa propre vertu. Davos, ce lieu sans peuple et sans chair, où l’on parle d’humanité à l’abri de toute expérience humaine, est d’ordinaire un sanctuaire : on y récite la langue morte du Bien, on y célèbre la planète, la diversité, la paix future, avec la componction satisfaite de ceux qui ne doutent jamais d’eux-mêmes.

Trump, lui, n’est pas venu communier. Il n’a ni modulé sa voix, ni feint l’humilité rituelle. Il a parlé comme on parle à ceux que l’on ne cherche pas à séduire : rudement, sans détour, en rappelant que le monde n’est pas un séminaire, que les nations ne sont pas des ONG, et que la puissance, qu’on le veuille ou non, demeure la langue véritable de l’histoire. Ce jour-là, à Davos, il n’a pas insulté le temple ; il l’a désacralisé. Et cette profanation a fait plus pour la vérité que des décennies de discours vertueux.

Ce n’était pas le cynisme qui faisait irruption dans la salle capitonnée ; c’était la fin de la comédie. Trump n’a pas révélé la brutalité du monde — chacun la connaissait —, il a révélé le mensonge de ceux qui prétendaient l’avoir abolie. Il a obligé l’élite mondialisée à se voir, un instant, sans le masque du Bien, privée de cette langue morale qui lui sert d’armure et d’excuse.

La chute de l’État consolateur

Après cela, tout est allé plus vite. La crise sanitaire n’a pas tant provoqué une rupture qu’elle n’a prolongé ce dévoilement. Les gouvernants, que l’on croyait éclairés, protecteurs, presque providentiels, sont apparus dans leur nudité : hésitants, parfois incohérents, souvent prisonniers de leur propre communication, incapables de tenir la promesse implicite d’un monde sécurisé, administré, pacifié par la science et la morale.

L’illusion de l’État-parent — ce mythe tardif d’une démocratie devenue thérapeutique — s’est effondrée sans fracas, comme s’effondrent les croyances trop longtemps entretenues. Le politique n’était plus un refuge, mais un théâtre d’impuissance. Non pas parce que les hommes auraient changé, mais parce qu’on leur avait prêté des vertus qu’ils n’ont jamais eues.

Trump ou la vérité sans alibi

C’est ici que la figure de Trump prend sa dimension véritable, non comme héros ni comme monstre, mais comme révélateur involontaire. Il n’a pas introduit le mensonge en politique ; il a retiré l’alibi moral derrière lequel prospérait le mensonge des autres. Le cynisme existait avant lui, profondément enraciné dans les pratiques occidentales, mais il se disait humaniste, progressiste, responsable. Trump n’a pas inventé la brutalité ; il a refusé de la maquiller.

Ce refus a été insupportable au camp du Bien, dont la force ne résidait pas dans ses résultats, mais dans son monopole symbolique : celui de dire le juste et l’injuste, le fréquentable et l’infâme. Face à un homme qui ne reconnaissait pas cette juridiction morale, ce camp s’est révélé pour ce qu’il était devenu : non une conscience, mais une police ; non une éthique, mais une machine à exclure, à disqualifier, à moraliser le réel pour éviter de le penser.

Greta Thunberg, ou la cause révélée comme imposture

La trajectoire de Greta Thunberg s’inscrit dans ce même dévoilement. Elle n’a pas quitté la scène ; elle a changé de masque. En s’érigeant en icône du palestinisme militant, elle n’a pas trahi son combat écologique : elle en a montré l’inanité politique. Le climat, dans cette version sentimentale et médiatique, n’était pas une question à penser, mais une posture morale, un moyen de désigner l’Occident comme coupable universel et de s’absoudre soi-même par la dénonciation.

Le palestinisme lui offrait un récit plus simple encore : une fable manichéenne, une innocence supposée, un mal absolu désigné, et surtout la possibilité de haïr sans se reconnaître haineux. En s’y engouffrant, Greta Thunberg a révélé ce que ces grandes causes avaient en commun : leur interchangeabilité, leur fonction expiatoire, leur mépris du réel.

Le camp du Bien contre le monde tel qu’il est

Antiracisme devenu racialisme, antifascisme transformé en instrument de terreur morale, humanitarisme confondu avec la fuite devant la responsabilité : tout cela procède d’un même refus de la tragédie humaine. Le camp du Bien ne nie pas la violence ; il la pratique sous une forme plus propre, plus abstraite, plus impunie, parce qu’il se croit du bon côté de l’histoire.

Mais l’histoire ne reconnaît pas les bons côtés. Elle avance, indifférente aux intentions. Et le réel, aujourd’hui, revient comme une marée sombre, balayant les récits consolateurs, les indignations automatiques, les vertus de pacotille.

Le temps sans illusions

Les masques tombent, non parce que la vérité triomphe, mais parce que le mensonge ne tient plus. Ce temps n’est pas celui de l’espérance facile, ni celui de la rédemption. Il est celui d’une lucidité douloureuse, presque impie, où il faut consentir à voir l’homme tel qu’il est : conflictuel, limité, souvent injuste, parfois courageux.

Dire la réalité devient un acte de fidélité au monde. Agir à partir d’elle — sans morale de façade, sans idoles, sans icônes adolescentes — devient une nécessité. Ce n’est pas une promesse de salut. C’est, au mieux, une manière de ne pas ajouter le mensonge au désastre.

© Charles Rojzman

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