Vaéra pourrait se lire aujourd’hui sans changer une ligne.
Pas comme un texte ancien, mais comme une grille de lecture.
Un fil d’actualité déroule la journée. Des blessés à Beer Sheva. Une adolescente qui chute dans la vallée du Jourdain. Des accidents de la route. Un drone au Liban. Rafah. Le Hamas. L’Iran. Une compagnie aérienne qui suspend ses vols. Une autre qui hésite. Des médiations annoncées. Des porte-avions déplacés. Des conseils de paix, des conseils de guerre. Des communiqués, des heures, des chiffres. La vie continue, mais toujours sous tension.
Rien n’explose vraiment. Tout pèse.
Vaéra commence exactement dans ce climat-là. Pas dans le spectaculaire, mais dans l’accumulation. Une fatigue collective. Un peuple qui n’entend plus les annonces parce qu’il est occupé à tenir debout. La Torah dit « souffle court, travail dur ». Aujourd’hui, on dirait saturation, vigilance permanente, nerfs à vif.
Dieu dit : « Je suis ». Pas pour rassurer. Pour poser un repère. Comme on plante un piquet dans un sol instable. Le monde peut tanguer, les titres défiler, les alliances bouger, les avions rester au sol. Il faut un point fixe, sinon tout devient réaction.
Moïse parle. On ne l’écoute pas. Ce n’est pas un rejet idéologique. C’est l’usure. Quand les alertes se succèdent, quand chaque journée apporte sa part de blessés, de morts, de menaces régionales, même une parole juste arrive trop tard ou trop haut. La promesse se perd dans le bruit.
Pharaon, lui, écoute très bien. Il écoute pour gagner du temps. Il reconnaît partiellement, promet, se rétracte. Il attend que la pression baisse. Ce mécanisme n’a pas vieilli. Reconnaître sans changer. Dialoguer sans céder. Annoncer sans agir. Vaéra décrit une grammaire du pouvoir qui fonctionne encore, à Téhéran comme ailleurs.
Les plaies ne sont pas seulement des catastrophes. Elles sont des révélateurs. L’eau devient inutilisable. Les corps sont touchés. L’économie vacille. Les frontières entre zones protégées et zones exposées deviennent visibles. Gessen d’un côté. Le reste de l’Égypte de l’autre. Aujourd’hui encore, certaines zones encaissent, d’autres sont épargnées. La distinction existe, qu’on le veuille ou non.
Certains Égyptiens écoutent. Ils mettent à l’abri. Ils anticipent. D’autres se moquent et paient le prix. Là aussi, rien d’ancien. La liberté commence avant la sortie, dans la capacité à prendre au sérieux ce qui est dit, même quand cela dérange.
Et détail essentiel : dans Vaéra, aucune loi nouvelle. Aucun commandement. Rien à appliquer. Comme si le texte disait clairement qu’on ne légifère pas dans l’urgence permanente. On ne construit pas quand on est encore coincé dans la survie. D’abord sortir. D’abord respirer. Ensuite seulement, organiser.
Lire Vaéra aujourd’hui, au milieu des alertes, des briefings sécuritaires, des avions cloués au sol et des médiations internationales, ce n’est pas chercher un refuge spirituel. C’est regarder le réel sans illusion.
Un monde durci. Des paroles répétées. Un peuple pas encore prêt, mais toujours là.
Et une question qui traverse les siècles : à quel moment l’endurcissement cesse, non parce qu’il n’y a plus de pression, mais parce qu’il n’y a plus d’alternative.
Vaéra ne promet pas la paix immédiate.
Elle explique pourquoi l’attente est longue.
© David Castel
Ex-avocat, hébréophone & parémiographe. Écrit entre deux cafés, trois procès et mille aphorismes.
