
ENTRETIEN. Attaques, propos négationnistes, silences institutionnels : l’année 2025 a marqué un tournant inquiétant pour les Juifs de France. Porte-parole de Women United for Peace, Sandra Ifrah alerte.
Tribune Juive : Que pensez-vous des propos tenus par Gabriel Souleyka à la mosquée de Paris, où il comparait le nombre de morts en Algérie aux victimes de la Shoah ?
Sandra Ifrah : Ces propos sont extrêmement graves. Ils relèvent d’une minimisation de la Shoah, qui constitue une forme de négationnisme. Comparer des tragédies historiques en instaurant une hiérarchie des morts est toujours dangereux, mais lorsqu’il s’agit de la Shoah, c’est d’autant plus inacceptable.
On parle de l’assassinat systématique de millions de Juifs, parce qu’ils étaient Juifs, un fait historique rigoureusement établi et documenté. Mettre en doute les chiffres liés à la guerre d’Algérie ou truquer ceux de la Shoah n’est pas seulement une erreur : c’est une insulte à l’histoire, aussi bien à celle de l’Algérie qu’à celle des victimes de l’Holocauste. Ces deux tragédies méritent rigueur, respect et sérieux, pas des approximations ni des comparaisons hasardeuses.
Les explications avancées par Gabriel Souleyka par la suite , une prétendue confusion orale, un état de fatigue ou l’absence de notes ne sont pas convaincantes.
Lorsqu’on est historien, conférencier et écrivain, on mesure la portée de ses mots.
Une « erreur » de cette nature n’est jamais anodine, surtout dans le contexte actuel de recrudescence de l’antisémitisme
Tribune Juive : Les condamnations de cet amalgame ont-elles été à la hauteur des attentes de la communauté juive et des associations ?
Sandra Ifrah : Certaines réactions ont été rapides et nécessaires, notamment de la part d’associations comme la LICRA ou de responsables communautaires, et je les salue. Mais globalement, les condamnations institutionnelles n’ont pas été à la hauteur.
Je regrette en particulier l’absence de condamnation claire et immédiate de la part de la Grande Mosquée de Paris.
Le silence ou la minimisation face à des propos de cette gravité n’est jamais neutre.
Le silence de certains n’est pas forcément de la complicité, mais c’est certainement de la lâcheté. Lorsqu’il s’agit de racisme ou d’antisémitisme, l’ambiguïté n’est pas une option. Les institutions ont une responsabilité morale et civique, et leur manque de clarté affaiblit les combats que nous devrions mener ensemble.
Tribune Juive : Face à la recrudescence des actes antisémites, pensez-vous que la classe politique travaille de façon efficace pour combattre cet antisémitisme ?
Sandra Ifrah : Il faut être honnête : les actes antisémites se multiplient à un rythme alarmant, et trop souvent, ils finissent par être banalisés. Il n’y a quasiment plus une semaine sans agression, en France comme à l’étranger, et ces faits sont parfois traités comme des faits divers, quand ils ne sont pas passés sous silence.
Pourtant, les Juifs de France sont des citoyens exemplaires, profondément attachés à la République et à ses valeurs. Ils respectent les lois, participent à la vie civique, économique, culturelle et intellectuelle du pays. Chaque samedi, dans les synagogues de France, une prière est récitée pour la République française et pour ses dirigeants. Cet attachement n’est pas symbolique : il est ancien, sincère et constant. Et malgré cela, ils sont aujourd’hui la cible d’une haine spécifique.
Certains responsables politiques mènent un combat clair et courageux contre l’antisémitisme.
Je pense notamment à la proposition de loi par notre députée Caroline Yadan visant à pénaliser l’antisionisme, qui va dans le bon sens, car nous voyons bien depuis le 7 octobre que l’antisionisme sert trop souvent de paravent à un antisémitisme décomplexé.
Mais ce serait tellement souhaitable que la classe politique soit unie sur ce sujet.
Nous en sommes malheureusement loin. Et c’est précisément pour cela qu’il faut continuer à se battre.Il faut également rappeler une réalité fondamentale : il n’existe pas en France de définition légale et pénale de l’antisémitisme, et ce malgré son histoire, sa spécificité et la persistance des actes qui l’alimentent. Pendant des années, les autorités juridiques ont étudié la possibilité d’intégrer la définition de l’IHRA dans le code pénal. Cette intégration est juridiquement impossible en raison du principe de légalité du droit pénal. Pour autant, une solution existe. Nous demandons, dans la lignée de l’Organisation juive européenne, l’adoption d’une circulaire de droit pénal général intégrant la définition de l’IHRA comme outil d’interprétation pour les magistrats et les forces de l’ordre. Une circulaire évolutive, révisée tous les deux ans, afin de suivre l’évolution des formes contemporaines de l’antisémitisme. Cette proposition a d’ailleurs été portée dans le cadre des Assises de lutte contre l’antisémitisme par notre ministre Aurore Bergé.
Tribune Juive : Pensez-vous que 2026 verra un recul de ces actes antisémites, et comment rassurer les Juifs de France, de plus en plus nombreux à envisager de quitter le pays ?
Sandra Ifrah : Aujourd’hui, beaucoup de Juifs de France se posent sincèrement la question de leur avenir, et surtout de celui de leurs enfants. C’est une réalité que j’observe quotidiennement. Et cela est d’autant plus douloureux que nombre d’entre eux sont profondément attachés à la France, parfois depuis des siècles.
Pour espérer un recul des actes antisémites en 2026, il faudra de l’autorité, de la clarté et du courage politique. Une justice plus ferme, une sécurité renforcée, mais aussi un travail de fond sur l’éducation. Le vivre en France ne se décrète pas : il se construit à l’école, par la transmission de l’histoire, par la lutte contre les discours de haine et par la responsabilité des élites. Nous souhaitons également, tout au long de l’année 2026, associer chaque Française et chaque Français juif à ce combat commun.
La lutte contre l’antisémitisme ne peut pas reposer sur quelques voix isolées : elle doit être collective, citoyenne et profondément ancrée dans la société française.
De nombreuses initiatives et idées sont en train d’émerger, et j’aurai l’occasion d’en parler très prochainement. Je veux garder espoir, parce que la France a des atouts immenses. Mais rassurer les Juifs de France passe par des actes concrets, pas par des discours. Ils doivent pouvoir se sentir protégés, respectés et pleinement légitimes dans leur propre pays.
Sandra Ifrah , porte -parole de Women United for Peace et Ambassadrice de l’Association France – Israël .
Propos recueillis par Sylvie Bensaïd
