À la lumière de l’histoire juridique européenne et du droit international issu de l’après-guerre, Sydney Touati interroge la dissociation progressive entre l’homme et le citoyen. En affaiblissant l’ancrage politique et national du droit, cette évolution a contribué à fragiliser les États démocratiques, à neutraliser la souveraineté juridique et à produire des dérives dont Israël et, plus largement, les Juifs font aujourd’hui l’expérience concrète.
La mise en question des États démocratiques
En 1945, face à la découverte des camps d’extermination et des immenses charniers, la prise de conscience de cette folie destructrice provoqua un bouleversement radical dans la perception de l’État. D’objet de culte, celui-ci devint objet de suspicion, de crainte, voire de haine.
Sans l’État bureaucratique, l’organisation de crimes à une telle échelle aurait été impossible :
« Car la vérité est qu’il n’existait pas une seule organisation ou institution publique en Allemagne qui n’eût été impliquée dans des actions et transactions criminelles, du moins pendant les années de guerre ».
(Hannah Arendt)
Le même constat est dressé par Stanley Milgram ou Daniel Goldhagen (Les Bourreaux volontaires de Hitler).
Un bémol s’impose pourtant : les États qui commettent des crimes de masse sont des États non démocratiques, des régimes totalitaires. Or ce sont paradoxalement les démocraties occidentales que nombre d’intellectuels accusent aujourd’hui d’être criminogènes.
La culpabilité glisse alors de l’État en tant que tel vers l’Occident, puis vers « l’homme blanc ». Le grand écrivain allemand Hermann Hesse, détournant le regard du véritable coupable — le nazisme antisémite — en vient à formuler un discours relevant d’un racisme anti-blanc assumé :
« […] seul et unique de son espèce, cet homme au visage pâle […] n’a rien à offrir que des paroles orgueilleuses […] ce sont eux qui ont corrompu notre pauvre terre […] il n’y a qu’un seul homme véritablement seul : l’Européen ».
Les crimes de masse sans jugement
La majorité des criminels et de leurs complices n’a jamais été jugée.
Beaucoup sont restés libres.
Le procès — et donc la compréhension — des crimes de masse du XXᵉ siècle n’a, pour l’essentiel, jamais eu lieu :
- le génocide arménien (1,5 million de morts) perpétré par l’Empire ottoman en 1915 ;
- les crimes du stalinisme et du maoïsme (près de 100 millions de morts) ;
- la dénazification inachevée : la page du procès de Nuremberg tournée trop vite, des millions de membres du NSDAP, de la SA et de la SS ont pu reprendre leurs activités, diffuser leur savoir-faire technocratique et leur antisémitisme virulent, notamment en Amérique latine et dans le monde arabo-musulman.
En France, après le régime infâmant de la Collaboration qui envoya dans les chambres à gaz 76 000 Juifs, on se contenta, selon l’expression du général de Gaulle, d’« éliminer une poignée de misérables ». La plupart des collaborateurs conservèrent leurs fonctions.
Ce noyau dur, composé d’antisémites obsessionnels, participera activement à la construction européenne. Les travaux de Bat Ye’or montrent, documents à l’appui, que l’antisémitisme constitue un moteur central :
- du rapprochement de l’Union européenne avec les pays arabes ;
- de la condamnation systématique d’Israël ;
- de la défense inconditionnelle du « peuple palestinien ».
Une histoire incomprise est une histoire qui se répète.
La construction européenne et ses zones d’ombre
Aux débuts de la construction européenne, les dirigeants, se réclamant d’une approche « technique » et non politique, laissèrent les États agir selon leurs intérêts. L’économie fut privilégiée, tandis que des hommes de l’ombre, issus d’appareils nazis ou collaborationnistes, posaient les bases d’une Europe technocratique, non démocratique, hostile à Israël et perméable à l’islam politique.
Le tournant français et européen
Le général de Gaulle lui-même révéla une part de cette vérité. Lors de la conférence de presse du 27 novembre 1967, il rendit, comme le souligna Raymond Aron, l’antisémitisme mondainement acceptable, brisant le tabou post-Shoah et jetant le soupçon sur la loyauté des Juifs français.
Dans les années 1970, les représentants de la construction européenne prirent unanimement position en faveur des pays arabes — tous sous dictature — tout en condamnant Israël, seule démocratie du Moyen-Orient.
Les cadres issus des bureaucraties nazies purent alors exprimer librement leur condamnation du sionisme, faux-nez de leur haine des Juifs. Ils établirent des structures de coopération idéologique avec le monde arabo-musulman, comme l’analyse Bat Ye’or dans Eurabia.
1973 : l’alignement euro-islamique
En 1973, la CEE choisit de soutenir les exigences arabo-musulmanes, sacrifiant Israël pour garantir son approvisionnement énergétique. L’OLP, organisation terroriste fondée en 1964, fut consacrée sur la scène internationale. Israël fut condamné plus d’une centaine de fois à l’ONU.
Ce rapprochement euro-islamique s’accompagna d’une transformation profonde des législations européennes, favorisant une logique de soumission culturelle et juridique. La notion de « dhimmitude » s’imposa progressivement, tandis que les libertés reculaient.
Naissance d’un monstre juridique : l’homme sans le citoyen
En 1948, René Cassin contribua à la Déclaration universelle des droits de l’homme. Il constata rapidement que cette nouvelle conception — l’homme sans le citoyen — était utilisée par des dictatures pour diaboliser Israël.
La Déclaration de 1789, fondée sur l’unité de l’homme et du citoyen, fut trahie une première fois en 1793, puis une seconde fois en 1948. La substitution des « droits de l’homme » aux « droits de l’homme et du citoyen » a vidé le droit de son ancrage politique et national.
Le principe de non-discrimination, érigé en dogme absolu, a progressivement restreint les libertés concrètes. L’homme abstrait, déraciné, interchangeable, s’est substitué au citoyen réel.
In fine, le citoyen est sommé de se soumettre à l’Homme abstrait — aujourd’hui incarné par la figure du migrant — au nom d’un universalisme dévoyé.
Conclusion provisoire
La nouvelle formulation des droits de l’homme constitue un monstre juridique.
Un droit sans peuple.
Une liberté sans nation.
Une morale sans responsabilité.
Dans un prochain article, nous examinerons les transformations du droit français à la lumière de ces dérives.
© Sydney Touati
