Tribune Juive

Les Juifs d’Iran, boucs émissaires de l’islam chiite. Par Yves Bomati

La séquence stratégique ouverte au Moyen-Orient n’est plus une crise : c’est un changement de paradigmes. Ce qui se joue entre l’Iran, Israël et le bloc occidental n’est ni un simple bras de fer régional ni une dissuasion classique, mais une recomposition de l’ordre stratégique du Levant élargi, où la guerre est en passe de devenir la forme normale du système.

Washington ne renonce pas à l’option de la force ; il recule ou temporise devant le prix d’une guerre qui ne serait plus locale mais systémique, affectant simultanément les flux énergétiques, les chaînes logistiques, les architectures financières et la crédibilité même de la puissance occidentale. Les monarchies du Golfe, devenues des plateformes vitales de la mondialisation tardive, l’ont parfaitement compris : leur message n’est pas moral, il est froidement comptable. Elles se poseraient aujourd’hui comme des artères cardinales de l’économie-monde ; les sectionner, ce serait provoquer un infarctus géoéconomique global. C’est en tout cas leur carte géopolitique.

Mais différer n’est pas pacifier. C’est organiser l’attente.

Les affrontements directs de juin 2025 ont marqué une rupture psychologique profonde. Certes, l’Iran a été touché au cœur de ses infrastructures stratégiques. Mais il a démontré sa capacité à sortir du rôle de simple acteur asymétrique pour entrer dans celui de puissance de nuisance stratégique intégrée : frappes sur des bases américaines, tirs de missiles sur Israël, saturation des systèmes de défense, attaques contre des infrastructures civiles et scientifiques. S’y ajoute une montée en gamme accélérée en cyber, en guerre électronique, en intégration des systèmes de commandement et de détection, avec l’appui chinois et, plus ponctuellement, russe.

Malgré les sanctions et son isolement relatif, l’Iran a prouvé qu’il était entré dans la catégorie des puissances structurellement perturbatrices.

Pour Israël, dont la doctrine de sécurité repose depuis 1948 sur un axiome simple – ne jamais laisser l’ennemi choisir le moment, le lieu et la forme de la confrontation -, ce basculement n’est pas un incident : c’est un changement de grammaire stratégique.

L’angle mort : une minorité en sursis

Dans cette nouvelle équation régionale voire internationale, un facteur est traité comme un détail humanitaire secondaire : les Juifs d’Iran.

Ils sont aujourd’hui entre 8 000 et 10 000, contre près de 100 000 avant 1979. Officiellement reconnus par la Constitution islamique de 1979, tolérés, ils vivent en réalité sous un régime de suspicion ontologique permanente : non pas pour ce qu’ils font, mais pour ce qu’ils incarnent symboliquement dans l’imaginaire idéologique du régime.

Tant que la confrontation reste indirecte, ils servent de vitrine. Khomeiny pouvait déclarer : « Nous reconnaissons nos Juifs comme distincts de ces sionistes impies. » Mais dans la théologie politique iranienne, cette distinction n’est pas juridique : elle est instrumentale. Toute expression, même morale ou affective, de solidarité avec Israël est assimilée à de l’espionnage, donc à une trahison métaphysique, donc passible de mort.

Dans les régimes idéologiques, les minorités ne sont jamais protégées par le droit : elles sont tolérées par conjoncture.

Dans une guerre ouverte, cette conjoncture disparaît.

Ce que le régime des mollahs veut effacer de sa propre histoire

Sous les Pahlavi, l’Iran impérial avait fait un choix fondamental : celui de la raison d’État contre la tentation idéologique. Dès 1950, il reconnaissait de facto Israël. L’axe périphérique fonctionnait : coopérations sécuritaires, échanges stratégiques, pétrole iranien transitant par l’État hébreu. Dans les années 1960–70, la communauté juive iranienne était non seulement protégée, mais constitutive de la modernisation du pays, présente dans l’économie, l’université, la médecine, la haute administration.

La fracture s’amorce avec la guerre de Kippour en 1973, lorsque le Shah, dans un geste de réalignement ambigu, aide financièrement l’Égypte de son ami Anouar el Sadate et autorise les Soviétiques à utiliser l’espace aérien iranien. En 1979, lorsque le régime s’effondre, Israël n’intervient pas. Yitzhak Rabin qualifiera plus tard cette passivité d’erreur stratégique majeure.

Ce moment est en effet fondamental : l’Iran bascule de la géopolitique à la théopolitique.

1979 : quand l’idéologie dissout l’État

Khomeiny ne renverse pas seulement un pouvoir : il abroge une conception même de l’histoire.

Il substitue à l’État stratège un régime eschatologique, où le politique devient l’instrument d’une vision religieuse du monde, où l’ennemi n’est plus un adversaire, mais une figure du mal. Le chiisme est réinterprété dans une forme messianique, contaminée par certains thèmes du sunnisme radical. Israël devient non pas un problème géopolitique, mais un principe de désordre cosmique.

Dès les années 1960, Khomeiny écrivait qu’Israël était le corrupteur, le destructeur, l’ennemi de l’identité. Après 1979, cette vision devient doctrine d’État.

L’exécution d’Habib Elghanian en mai 1979, après un simulacre de procès, n’est pas un accident : c’est un rite fondateur. En quelques années, 75 à 80 % des Juifs iraniens quittent le pays.

La Constitution accorde certes un siège au Parlement (Majlis) à ceux qui sont restés. Mais elle précise : « dans les limites de la loi ». Ce qui signifie en réalité : dans les limites de la soumission idéologique.

La prise d’otages comme mode de gouvernement

Tout régime idéologique assiégé fonctionne selon la même mécanique : plus la pression extérieure augmente, plus la coercition intérieure se durcit. Plus il se durcit, plus il a besoin de figures symboliques, de monnaies d’échange, de corps politiques à instrumentaliser.

L’Iran des mollahs transfère ses capitaux à l’étranger, sanctuarise son appareil sécuritaire, tire sur sa propre population qu’il accuse de terrorisme, et cherche en permanence des figures de substitution à la guerre qu’il ne peut ou ne veut pas encore livrer totalement.

Dans ce type de système, les minorités visibles ne sont jamais neutres. Elles deviennent des ressources stratégiques potentielles.

La minorité juive iranienne entre alors, qu’elle le veuille ou non, dans cette grammaire : instrument possible de chantage, de dissuasion, de vengeance rituelle.

Penser qu’elle restera durablement en dehors de cette logique relève non de l’optimisme, mais du déni historique.

L’équation tragique

Pour Israël, la conclusion est aussi dure que non négociable : un État fondé sur la mémoire de l’impuissance ne peut pas fonder sa survie sur l’hypothèse qu’un régime eschatologique restera rationnel avec une minorité captive.

La compassion est un devoir moral. La lucidité stratégique est un devoir historique.

Pour les Juifs d’Iran, la tragédie atteint une profondeur presque biblique : héritiers de Cyrus II le Grand, ils vivent sous un régime qui conditionne leur survie à leur séparation d’Israël – condition impossible, car elle dépend non de leur conduite, mais du besoin structurel du pouvoir de désigner un ennemi intérieur, un bouc émissaire.

La « zone grise » actuelle n’est pas un équilibre. C’est une suspension.

Et dans les guerres longues, les suspensions ne sont jamais neutres : elles consolident un camp et fragilisent des existences.

Les Juifs d’Iran sont des vies en sursis.

Otages civilisationnels.

Silencieux.

Utiles.

Jusqu’au jour où ils deviennent sacrifiables.

© Yves Bonati

Photo Crédit Esther Segal


Yves Bomati, docteur ès lettres et sciences humaines, diplômé de l’Ecole pratique des hautes études (sciences des religions), iranologue, est l’auteur de plusieurs ouvrages de références dont « Iran, une histoire de 4000 ans » (coauteur H. Nahavandi, 2019, éd. Perrin), « Les Assassins d’Alamût, Les dessous d’une politique de la terreur » (2024, éd. Armand Colin).

Le 18 février 2026, paraît son septième ouvrage, coécrit avec Davoud Pahlavi, « L’Iran face à ses défis (1925-2025) – Un siècle d‘histoire sous tension » (éd. Armand Colin).


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