Une vague « d’antisionisme » sans précédent
Depuis le lendemain du 7 octobre 2023, on entend partout dans les commentaires que la vague mondiale « d’antisionisme » radicale qui touche les Juifs, accusés d’être des Israéliens responsables des agissements d’Israël, serait un « antisémitisme » déguisé. Pourquoi vouloir nommer autrement ce qui apparait avec une telle clarté ? Pourquoi refuser de définir ouvertement les causes et les effets de notre Histoire contemporaine (le retour d’une souveraineté juive en terre d’Israël et « l’antisionisme » qui l’accompagne) en prenant pour paravent une notion aussi nébuleuse que mal comprise (« l’antisémitisme » moderne comme emblème d’une haine des Juifs immémoriale et irrationnelle) ? En d’autres termes, on voudrait croire que le vrai sujet de notre existence contemporaine serait cette fatalité métaphysique qui n’est pas de notre ressort et qui se nomme « antisémitisme » plutôt que de se confronter au seul combat réel de notre génération, la reconstruction d’une souveraineté juive en terre d’Israël et « l’antisionisme » qui tente de nous en empêcher.
Quelques malentendus sur « l’antisémitisme »
Il convient d’ailleurs de dissiper quelques malentendus sur « l’antisémitisme » afin de débarrasser ce terme de sa fonction emblématique. Aujourd’hui, parler « d’antisémitisme » revient à dire « haine des Juifs », comme si toutes les animosités subies par les Juifs au cours de leur Histoire avaient toujours été de « l’antisémitisme », et comme s’il suffisait de dire ce mot pour savoir exactement de quoi l’on parle. Dans les périodes biblique et antique, lorsque le choc des peuples était le quotidien de ce monde, c’était la « xénophobie » qui touchait la famille d’Abraham, devenant un clan hébreu de douze tribus puis un peuple d’Israël. C’est la volonté endogamique et les mœurs singulières des Hébreux qui leur ont attiré la haine. Les païens ne comprenaient pas, notamment, leur pratique du shabbat, et accusaient les Juifs de misanthropie face aux autres peuples. Dans la période chrétienne, lorsque le dieu des Juifs n’était plus compatible avec la multiplicité des dieux païens mais rentrait en concurrence avec un autre dieu exclusif, d’ailleurs volé aux Juifs, c’est « l’antijudaïsme » religieux chrétien qui fut la cause de la haine des Juifs. Ayant échoué dans le projet de convertir les Juifs, les pères de l’Église ont fait des Juifs un objet de haine à cause d’une prétendue perfidie : profanateurs d’hosties, sacrificateurs d’enfants, empoisonneurs de puits, etc. Il ne faut donc pas mélanger « xénophobie » antique, « antijudaïsme » chrétien, et « antisémitisme » moderne, ni dans la temporalité (« l’antisémitisme » naît à la fin du 19e siècle) ni dans la causalité (« l’antisémitisme » n’est ni social, ni religieux).
La politique raciale des nazis contre les Juifs
Une autre confusion serait de parler d’un « antisémitisme » nazi et d’en faire même le prototype absolu de « l’antisémitisme » moderne. Car s’il est vrai que le nombre de victimes juives dues au nazisme (6 millions de morts en une douzaine d’années) est incontestablement sans commune mesure avec celui des victimes de « l’antijudaïsme » chrétien (entre 100 et 200 milles morts sur plusieurs centaines d’années dans les croisades, les buchers et les pogroms), le nazisme n’est pas réellement une forme particulière de « l’antisémitisme ». Cette idéologie qui se fonde sur l’eugénisme et le racisme, utilise le climat de « l’antisémitisme » moderne pour rendre acceptable sa politique contre les Juifs, mais d’autres « races » (latins, slaves) et d’autres « gènes » (maladies mentales ou incurables) sont visés par la stérilisation, l’euthanasie ou l’extermination. La politique raciale contre les Juifs de 1933 à 1945 fut le plus terrible fléau de l’Histoire juive moderne, mais il n’est pas la conséquence de « l’antisémitisme » et se limite à une période circonscrite. Aujourd’hui, à part quelques néo-nazis, plus personne n’adhère à ces théories raciales contre les Juifs.
Le grief « antinational » de « l’antisémitisme »
« L’antisémitisme » (terme créé en 1879) qui a vu le jour à la fin du 19e siècle, au lendemain de la guerre franco-prussienne de 1870, en France et en Allemagne, est un phénomène tout à fait nouveau dans l’Histoire moderne. Il s’inscrit dans une période que l’on nomme « la montée des nationalismes ». Paradoxalement, pour les vainqueurs comme pour les vaincus de cette guerre, « l’antisémitisme » constituait la solution à leur problème. La France qui venait de perdre l’Alsace et la Lorraine, se voyait occupée en partie par l’Allemagne et avait besoin de trouver le maillon faible pouvant expliquer sa défaite. Les Juifs, notamment ceux d’Alsace-Lorraine, fournissaient une explication : les Juifs ne sont pas fidèles à leur nation d’adoption. L’affaire Dreyfus, quelques années plus tard, sera une illustration de cet « antisémitisme ». L’Allemagne triomphante, de son côté, cherchait à affirmer son nationalisme puisqu’il s’agissait de fonder l’unité toute récente du pays sur une identité nationale homogène excluant les Juifs d’Allemagne. D’une façon ou d’une autre, ce qui donna naissance à « l’antisémitisme », à la fin du 19e siècle, fut donc la nécessité de trouver un ennemi dit « antinational » permettant de renforcer la cohésion nationale de la France et de l’Allemagne. C’est de là que l’idée de « cosmopolitisme » refait surface, remettant en cause les acquis de l’émancipation.
Le grief « transnational » de « l’antisémitisme »
Le passage du 19e au 20e siècle n’est pas seulement marqué par les nationalismes des États-Nations mais également par une instabilité politique et économique dans les monarchies et les empires centraux européens qui tentent de préserver leur cohésion. C’est dans ce contexte que « l’antisémitisme » ciblé sur des populations juives accusées d’infidélité envers leur pays (France, Allemagne) va se muer en une théorie générale d’un « complot juif mondial » que la police du Tsar va mettre en œuvre par la rédaction d’un faux document, en 1903 : « le protocole des sages de Sion ». Ce document prétend que les Juifs organisent un plan de domination du monde. « L’antisémitisme » devient principalement la croyance en un complot Juif contre les forces conservatrices de la vieille Europe (Russie, Autriche-Hongrie), au moyen du bolchévisme et du capitalisme. C’est donc l’accusation « transnationale » qui, au début du 20e siècle, prend le relais du grief « antinational » de la fin du 19e siècle ; le cœur de « l’antisémitisme » est bien lié à la question nationale en Europe, au tournant de l’ère moderne.
« L’antisionisme » radical post-7 octobre 2023
Depuis le 8 octobre 2023, une vague « antisioniste » venue conjointement de l’idéologie islamique des frères musulmans et de l’islamo-gauchisme des jeunesses européennes et américaines, porte à son paroxysme la calomnie contre l’Etat juif, dans une radicalité qui exige la suppression pure et simple d’Israël (« du fleuve à la mer »). Cet « antisionisme » radical pourrait être qualifié de « néga-sionisme » tant il s’agit de nier l’Etat juif au profit d’un Etat palestinien inexistant sur le terrain mais qui possède déjà tous les attributs d’un Etat à l’extérieur. Désormais, les accusations anti-israéliennes sont dirigées contre des Juifs, assimilés à des citoyens israéliens, et contre les Juifs israéliens qui se rendent en visite à l’étranger. Il est donc clair que nous avons affaire à un « antisionisme » radical, même si l’on continue de parler « d’antisémitisme ». On peut même se demander si « l’antisémitisme » moderne de la fin du 19e siècle qu’on a longtemps défini comme une réaction à l’émancipation des Juifs, ne serait pas plutôt un « proto-antisionisme » ou une « xénophobie ontologique », anticipant le retour d’une souveraineté juive en terre d’Israël au début du 20e siècle, et réactivant la peur, la curiosité ou l’intérêt des Nations face à la nation juive légendaire et singulière, en voie de retour dans l’Histoire de l’Humanité ?
© Isaac Attia
* Dr. Isaac Attia : Historien, Sémiologue, ancien Enseignant et Chercheur à l’Institut Yad Vashem de Jérusalem, co-éditeur du « Livre noir du palestinisme » (israelmagazine.co.il), Directeur des Éditions Ivriout (ivriout@gmail.com).
