Tribune Juive

Traiter un Juif de « porc ». Par Sarah Cattan

Traiter un Juif de « porc » au sein de l’Assemblée nationale

Il existe des racismes que la justice traque, que la société condamne, que les médias dissèquent. Et puis il y a celui-là : l’antisémitisme, si ancien qu’il en devient invisible, si banal qu’il se dissout dans le bruit ambiant. L’Affaire Meyer Habib en est une illustration glaçante, une de plus plus précisément.

Dans l’enceinte même de l’Assemblée nationale, un député est publiquement insulté par un autre: à quatre reprises, en hurlant, David Guiraud traite Meyer Habib de « porc », de « cochon ». La scène est filmée, relayée, commentée. Et pourtant, le tribunal correctionnel de Paris refuse d’y voir une infraction. Pas d’injure aggravée. Pas de reconnaissance du caractère antisémite. Rien.

Or, vous conviendrez tous que traiter un Juif de porc n’est pas une invective neutre. Ce n’est ni une improvisation grossière ni un simple dérapage verbal. C’est l’un des tropes les plus anciens de l’imaginaire antisémite européen, qui animalise le Juif, le salit, l’exclut du champ de l’humanité respectable. Du Moyen Âge aux caricatures nazies, le porc est un symbole central de la déshumanisation antisémite. Dès lors, feindre de l’ignorer, c’est déjà choisir son camp.

C’est précisément ce que fait la décision judiciaire d’hier: elle désocialise l’insulte, l’arrache à son histoire, la réduit à un mot isolé, vidé de sa charge symbolique. Comme si l’antisémitisme devait désormais se présenter avec un mode d’emploi explicite, une intention déclarée, une signature idéologique lisible pour être reconnu comme tel.

Non, ce n’est pas un accident

Depuis des années, l’antisémitisme bénéficie d’un régime d’exception inversé : là où les autres racismes sont interprétés à la lumière de leur contexte historique, politique et symbolique, celui visant les Juifs est sommé de faire la preuve de sa propre existence. Il ne suffit plus qu’il soit manifeste ; il faut qu’il soit revendiqué. Il ne suffit plus qu’il soit filmé ; il faut qu’il soit théorisé.

Quel paradoxe saisissant : plus l’antisémitisme se diffuse sous des formes contemporaines — insinuation, animalisation, obsession, mise en cause obsessionnelle d’Israël comme Juif collectif — plus il devient juridiquement et médiatiquement insaisissable. Comme si sa persistance même le rendait indétectable.

Cette décision n’est donc pas seulement un camouflet pour un homme. Elle est un signal envoyé à tous les autres. Elle dit : vous pouvez insulter un Juif en mobilisant un imaginaire millénaire, vous pouvez le faire dans l’hémicycle, devant des caméras, et cela ne sera pas nécessairement reconnu pour ce que c’est. Elle dit aussi aux victimes : votre mémoire historique ne fait pas jurisprudence.

A ceux qui objecteront qu’il ne faut pas tout judiciariser, nous demandons depuis quand la lucidité historique serait devenue une option et depuis quand la lutte contre le racisme serait à géométrie variable.

Ce qui s’est joué dans cette salle d’audience dépasse largement le cas Guiraud ou Habib. C’est une question simple, et vertigineuse : que faudra-t-il désormais pour que l’antisémitisme soit nommé comme tel ? Et surtout, combien de fois faudra-t-il feindre l’aveuglement avant de prétendre, une fois encore, que l’on ne savait pas ?

© Sarah Cattan

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