Je suis avec le peuple iranien. Par Nataneli

De tout cœur, je me tiens auprès du peuple iranien, auprès de ces femmes à qui l’on dispute la liberté jusque dans la trame d’un vêtement, auprès de ces hommes qu’on voudrait plier, dresser, dompter, auprès de ces êtres qu’on pourchasse pour un amour, pour une parole, pour une vie qui ne consent pas à la cage. Je suis avec ceux qu’on menace, qu’on enferme, qu’on frappe, qu’on rature, et qui pourtant persistent à se tenir debout, non par vanité, mais parce qu’ils savent, dans leur chair et dans leur âme, qu’abdiquer serait mourir une seconde fois.

Ce qu’ils affrontent dépasse la seule tyrannie : c’est une mécanique nocturne, une fabrique de frayeur, un sacré dévoyé, tourné en matraque. C’est une religion confisquée par la police des corps et des consciences, une théologie transmuée en uniforme, en interrogatoire, en corde. Là où l’on feint de sauver des âmes, on organise l’effroi. Là où l’on prétend préserver l’ordre, on sème des ruines intérieures. Et dans ce pays qu’on voudrait réduire au silence et à la soumission, chaque geste de liberté devient une insurrection, chaque visage levé une victoire arrachée à l’abîme.

Je regarde l’Iran, et je n’y vois pas seulement des victimes : j’y vois une dignité qui refuse d’être ensevelie. J’y vois la grandeur nue de ceux qui, au milieu des menaces, choisissent encore la vérité, la vie, la lumière. Je pense aussi à ces personnes que leur amour désigne, malgré elles, à la clandestinité, traquées pour ce qu’elles sont, punies pour une vérité intime qui ne devrait rendre de comptes à personne, sinon à la simple loyauté d’exister.

Il est des régimes qui ne se contentent pas de gouverner : ils veulent posséder. Posséder les corps, les vêtements, les gestes, les mots, jusqu’au secret même des consciences. Ils appellent cela la morale, et ce n’est que domination ; ils appellent cela la foi, et ce n’est que contrainte. Or la liberté n’est pas un luxe qu’on concède, ni une faveur qu’on retire : elle est la respiration même de l’esprit. Elle est le droit de penser sans trembler, de croire sans être battu, de ne pas croire sans être maudit, d’aimer sans être traîné, d’exister sans demander pardon. Et c’est pourquoi la révolte, là-bas, n’a rien d’un tumulte capricieux : elle est une fidélité farouche à l’humain, une discipline intérieure, une morale de la vie droite, un refus net de la servitude.

Que nul ne s’y trompe : ce qui se joue en Iran ne demeure pas enfermé dans ses frontières, comme une tragédie lointaine dont on se détournerait pour mieux dormir. Car l’Iran du pouvoir n’est pas seulement un État répressif, replié sur ses prisons, ses tribunaux, ses patrouilles des mœurs ; il est aussi un acteur stratégique, tendu vers l’extérieur, qui convertit sa violence intérieure en force de projection. La même main qui surveille une mèche de cheveux sait mobiliser le Basij dans la rue, et les Gardiens de la révolution (pasdarans) hors des murs. Le même appareil qui remplit les cellules — celles d’Evin sont devenues, dans l’imaginaire de tant de familles, un nom qui serre la gorge — sait aussi peser, menacer, négocier, marchander. Il y a là une continuité sombre, qui relie la police des corps à une politique de puissance, et la discipline imposée aux consciences à une diplomatie de contrainte.

C’est pourquoi notre émotion doit se faire lucidité. L’aveuglement, ici, prend souvent la forme d’un confort : on préfère une lecture exotique, comme si tout cela relevait d’un « ailleurs » indéchiffrable, d’une fatalité orientale, d’une singularité irréductible. Or c’est un régime moderne, méthodique, patient, qui sait l’art des paravents : la rhétorique de l’anti-impérialisme pour dissimuler l’impérialisme régional ; l’invocation du sacré pour maquiller une entreprise d’emprise ; la promesse de stabilité pour installer la peur. Il sait aussi compter sur nos hésitations très concrètes : des sanctions que l’on durcit puis que l’on desserre, des tractations sur le nucléaire où l’on espère arracher une garantie, des prudences européennes qui craignent l’embrasement, des dépendances énergétiques qui rendent timide, et parfois l’ombre d’otages ou de binationaux retenus, dont le sort se glisse dans les calculs des chancelleries. Tout cela compose un théâtre où le régime manie, avec une froideur consommée, la peur comme instrument intérieur et l’intimidation comme méthode extérieure.

L’éthique, alors, n’est pas une décoration d’âme : elle devient une exigence politique. Il ne s’agit pas de confondre le peuple iranien et ceux qui le dominent, ni d’offrir au régime l’alibi commode d’un encerclement fantasmé qui justifierait toutes les brutalités. Il s’agit, au contraire, de tenir deux vérités ensemble, sans lâcheté ni lyrisme creux : soutenir les forces civiques, les voix libres, les femmes insoumises, les étudiants, les ouvriers, les minorités, les artistes, les dissidents, la diaspora qui relaie et documente ; et cesser de traiter la répression comme une affaire domestique, tolérable, négociable, tant que tel dossier paraît gérable. Les démocraties se trompent lorsqu’elles imaginent qu’on peut compartimenter : fermer les yeux sur l’écrasement intérieur, puis demander au même pouvoir d’être un partenaire fiable au-dehors. Un régime qui fait de la peur sa loi fait aussi de la menace sa langue.

Et voici le cœur, au-delà des indignations : l’Iran concerne chaque être humain attaché à la liberté de penser, de croire, d’exister, parce que la bataille qui s’y mène touche à une question universelle, presque antique, et pourtant brûlante : qu’est-ce qu’un pouvoir a le droit de faire à une âme ? Jusqu’où une idéologie peut-elle prétendre façonner l’intime, policer le désir, réglementer le souffle ? Là où l’on brise la parole, on perfectionne des méthodes qui s’exportent : convocations, pressions sur les familles, censure, chantage. À l’inverse, là où une femme marche, tête haute, malgré la menace, elle rappelle à tous les peuples qu’aucune servitude n’est naturelle, qu’aucune cage n’est éternelle.

On peut tuer, on peut faire taire, on peut terroriser. Mais on n’éteint pas si aisément cette chose fragile et invincible qu’est la dignité : elle renaît, elle revient, elle recommence ; elle passe dans un regard, dans une marche, dans un refus murmuré, dans une flamme tenue droite quand tout ordonne de se courber. Alors je le dis, non comme une formule, mais comme un devoir de conscience et de raison : être avec le peuple iranien, ce n’est pas choisir un camp lointain, c’est choisir l’humanité même. C’est refuser que la liberté devienne un privilège géographique et la servitude une coutume locale. C’est rappeler, contre les cynismes, qu’il n’y a pas d’ordre durable bâti sur l’effroi, ni de paix solide fondée sur l’écrasement. Et c’est comprendre, dans un même mouvement, que la liberté d’un autre, là-bas, engage la nôtre, ici.

© Nataneli

Nataneli Lizee est journaliste et Correspondante de Presse

Suivez-nous et partagez

RSS
Twitter
Visit Us
Follow Me

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*