J’aime le lundi. Plus exactement, celui des semaines impaires. Parce que non seulement je suis en repos – ça, c’est tous les lundis -, mais j’ai ma fille. J’aime donc le fait d’être chez moi à profiter de mon jour de repos et à attendre l’heure d’aller la chercher à l’école. Une chose qui n’arrive donc que deux fois dans le mois (les lundis des semaines impaires). J’aime la sensation que cela me procure.
Eh oui : quand on n’a son enfant qu’un week-end sur deux – parce que son autre parent ainsi que la justice en ont décidé ainsi -, on a de modestes satisfactions. Mais ce sont des satisfactions tout de même.
Aujourd’hui, comme le lundi d’il y a 15 jours et comme le lundi de dans 15 jours, je vais passer une belle journée, parce que je sais qu’à 16h30, je vais aller chercher ma fille à l’école, que nous allons goûter ensemble, puis faire les devoirs. Que je vais, en somme, faire des choses de papa.
En revanche, je déteste le mardi des semaines impaires, car c’est le jour où je laisse ma fille à l’école le matin avant d’aller travailler en sachant que je vais rester ensuite près de deux semaines sans la voir et sans avoir aucune nouvelle d’elle. Le mardi des semaines impaires, quand je rentre chez moi le soir après ma journée de travail, mon appartement me semble vide. Parfois, inconsciemment, l’espace de quelques secondes, je « cherche » ma fille. Et puis je réalise qu’elle n’est pas là et que je ne la reverrai pas avant le samedi de la semaine suivante.
Je dis depuis longtemps que le sujet des pères privés de leur(s) enfant(s) est une des choses les moins traitées dans l’espace médiatico-politique dans notre pays. Je le maintiens.
Il y a quelques jours, j’ai entendu une femme, je ne sais plus laquelle, dire à la télévision que si la légalisation de la pilule et celle de l’avortement n’ont été votées qu’à la fin des années 1960 et au milieu des années 1970, c’est parce que c’étaient des sujets qui ne concernaient pas les hommes, et que si ça avait concerné les hommes, ces légalisations auraient été votées bien plus tôt. Parce qu’en effet, jusqu’au milieu des années 1970, nous étions dans une société patriarcale.
Aujourd’hui, et je vais peut-être en choquer certains – ou plutôt certaines – en disant cela, mais c’est quelque chose que je pense et que je dis là aussi depuis plusieurs années : j’affirme que le sujet des pères privés de leur(s) enfant(s) est sous-traité par le monde médiatico-politique parce qu’il concerne les hommes, et que si cela concernait les femmes, on en parlerait tous les jours. Car nous sommes aujourd’hui, depuis au moins une vingtaine d’années, dans une société complètement renversée par rapport à celle que nous avons connue jusqu’au milieu des années 1970. Aujourd’hui, pour l’immense majorité des médias mais aussi de la classe politique, il y en a que pour les femmes et plus largement pour les minorités : « racisés » (comme ils disent), homosexuels, musulmans, étrangers (même en situation irrégulière), etc. Enfin, à une exception près : les juifs. Car les juges ont le « tort » d’être blancs. Alors quand, en plus, ce sont des hommes, c’est fichu pour eux…
Car nous sommes passés d’un extrême à l’autre : de la société patriarcale d’avant les années 1970 à une société où ce qui était justement la figure dominante de cette époque-là, l’homme blanc, est honni. Comme souvent dans notre histoire, nous ne sommes pas parvenus à l’objectif originellement souhaité par ceux (et surtout celles) qui combattaient la société patriarcale, à savoir l’égalité entre les hommes et les femmes, mais nous l’avons dépassé. Au lieu de se contenter de cette revendication légitime des féministes de la première moitié du XXe siècle, leurs (très) lointaines héritières ont poursuivi et poursuivent encore le combat en établissant une société dans laquelle il est de bon ton de critiquer régulièrement l’homme blanc et de continuer à le rendre responsable de tous les maux. L’homme blanc ne peut pas être la victime de quoi que ce soit, puisqu’il est un homme et puisqu’il est blanc. Avant les années 1970, à problème égal, un homme bénéficiait d’un traitement de faveur par rapport à une femme. Aujourd’hui, je prétends – et je l’assume – que c’est l’inverse : une femme qui serait dans ma situation – mais ça ne pourrait même pas arriver aujourd’hui – aurait le soutien plein et entier d’associations, d’assistantes sociales, etc. et aurait très rapidement gain de cause devant la justice. On expliquerait qu’il est inadmissible de laisser un enfant ne voir sa mère que 4 jours par mois et on tancerait le père qui ne donnerait aucune nouvelle de leur enfant respectif à son ex-femme pendant 15 jours et ne l’associerait pas à son éducation. Mais comme je suis un homme, vous comprenez, ça ne dérange personne. On estime que je n’ai pas besoin de voir ma fille plus de 4 jours pas moi et que ma fille n’a certainement pas besoin de moi davantage que ça. Quatre jours par mois, ça suffit largement, considère-t-on. On ne me laisse pas le choix.
© Romain Tancredi
